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Poésie

La belle Inconnue PDF Imprimer Envoyer

LA BELLE INCONNUE

par Patrice Charron

labelleinconnueMoi, je sais juste… Oui, c’est ça. La conversation téléphonique s’arrêta là. Le portable était tombé sans faire de bruit. Le corps, lui, glissa plus lourdement. Encore qu’il n’éveilla que peut l’attention des voyageurs. La rame du RER B était pourtant lourde des habitués de ces voyages au bout de la nuit parisienne. La ville ne peut contenir le flot brassé quotidiennement. Elle le régule, voilà tout. Son ventre mou et chaud se gonfle au matin pour se dévider dans un crépuscule sans dieu. Matrice aveugle de son propre mécanisme. Alors, ce corps anonyme de femme s’en était aller choir sur le sol entre deux rangées de siège. Pas un regard. Les voyageurs avaient l’humeur vagabonde. Qu’était-il arrivé ? Une santé défaillante à l’image d’une vie au fil du rasoir. Tristan n’avait aperçu que sa longue chevelure, signe d’un refus de vieillir. Mais l’horloge du temps et la Roue de la Fortune sont impassibles à ces considérations. La vie s’en était allée. Il n’osait se lever pour regarder son visage. La vie à lui aussi l’avait quelque peu abandonné. Il n’y avait sans doute plus rien à faire pour elle si ce n’est s’attirer une source d’ennuis. Elle n’était rien pour lui. Il l’oublierait facilement. Le journal du 20 heure s’en chargerait avec son catastrophisme habituel toujours clôturé par une lueur d’espoir en trompe-l’œil. Pourtant, personne ne l’attend ce soir. Il ne fait déjà plus partie du monde effréné, effrayant des vivants. Il ne se berce plus d’illusion. Ici ou ailleurs. Mort ou vivant.

A chaque arrêt, un flot de personnes indifférent quittait la rame. Il n’osait désormais abandonner sa place. Il avait peur de passer devant elle. Voir son visage. Son reproche. Le train finit par s’arrêter au terminal. Il était seul avec le corps sans vie. Le quai était désormais désert. De l’autre côté de la voie, un flot de voitures discontinu passait tout phare allumé. Il n’avait même pas remarqué qu’ils avaient éteint les lumières dans la rame. Sans doute les portes étaient closes désormais. Lui faudrait-il y passer la nuit ? Il était terrassé d’appréhensions diverses. Paralysé. Sa main droite pourtant se porta sur l’appui-tête, glissa délicatement le long du siège, attirée par une mèche de cheveux qui pendait dans le vide. Son bras parti en quête du visage. Maladroitement, il cherchait à en dresser un inventaire. Le front lice, le nez délicat, la bouche aux lèvres généreuses. Cette femme semblait prendre soin de son corps. Mais elle devait avoir passé l’âge des illusions. Il n’osa descendre plus bas par pudeur, par respect ? La peau était douce. Sans s’en rendre compte, il était parvenu face à elle. Tristan désirait mourir à son tour, boire un philtre et rejoindre le rêve de la vie. Il était désormais blotti contre elle. Il aurait pu entendre sa respiration s’il n’avait été sous l’emprise de la déréliction. Son cœur battait la chamade, son cœur se noyait dans une mer de lait. Tristan avait oublié qu’il était cardiaque. Il ne se souciait plus de rien, tout à son bonheur naissant. Oui, ils se rejoindraient dans l’au-delà. Tout y serait plus simple, plus beau, plus juste. Oui, enfin, il serait aimé à son tour. Plus rien ne les séparerait, ni jalousie, ni malveillance. Au petit matin, Juliette se réveilla. Elle ne comprit jamais ce que faisait cet homme à ses pieds. Il était déjà mort depuis longtemps lorsque les pompiers l’emportèrent avec eux. Sous le corps, elle retrouva son portable et rappela son mari qui n’entendait pas ce que disait sa femme.