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Poésie

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Entretien posthume avec Pierre Drieu La Rochelle


Propos recueillis par Michel Boutros





drieuLivr’Arbitres – La première guerre civile européenne aura marqué profondément le début du XXe siècle, affirmant l’écroulement d’un monde qui entendait se figer dans le mythe du progrès et des valeurs bourgeoises :

Pierre Drieu la Rochelle – La guerre pour nous, nés dans un temps de longue paix, parut une nouveauté merveilleuse, l’accomplissement qui n’était pas espéré de notre jeunesse. Nous voulions épuiser la vie dans un irréparable élan. Or, doute que la paix nous eût assouvis aussi magnifiquement. A nous autre, jeunes hommes éduqués par le verbe orgueilleux de Nietzsche et de Barrès, Paul Adam, Maurras, d’Annunzio, Kipling, excitateurs du monde occidental, la guerre offrit une fraîche tentation.

(…) Nous ne pouvons pas regretter la guerre. La guerre a introduit une solennité dans notre vie que nous n’espérions plus des évènements humains et dont l’absence nous faisait sentir dans l’homme une perte[1].



Livr’Arbitres – Pourtant, après la guerre, tout a repris sa place, en pire peut-être ?
Pierre Drieu la Rochelle – Il y a belle lurette que la guerre est finie, et pourtant, notre malheur n’a cessé depuis ce moment. Qu’est-ce qui nous oppresse ? Car il y a quelque chose qui nous oppresse, qui nous écrase… Nous ne sommes pas content de nous, nous avons honte. Honte. Pourtant les trains marchent bien et beaucoup ont chez eux un appareil de radio. Mais quand nous crevions dans les tranchées nous disions que nous ferions quelque chose, et nous n’avons rien fait, rien. Nous rêvions pourtant de quelque chose d’admirable, d’inouï. Oui, seul quelque chose d’inouï pouvait nous faire oublier cette horreur. Pourtant… Nous, les soldats, nous, les héros. Nous avons été les plus grands lâches[2].



Livr’Arbitres – Vous avez aimé la France jusqu’à en prendre la mesure, posant quelques notes pour comprendre votre siècle, mais le pays réel a-t-il toujours répondu à vos attentes ?

Pierre Drieu la Rochelle – Je peux dire que j’aime les Français. Ils bénéficient tous à mes yeux de la même faveur. C’est ainsi qu’on aime les femmes, et parmi elles des brutes, des lâches, des goinfres. Mais je ne les aime pas tant parce que leur génie est tel et tel, mais parce que ce sont les hommes au milieu desquels j’ai vécu. Et si notre nation, par suite de pittoresques catastrophes toujours prévisibles dans l’Histoire, quittait cette contrée-ci pour aller camper ailleurs, au bout de quelques siècles le génie de mes camarades changerait sous le charme d’un autre horizon ? Mais je puis anticiper ma fidélité à ceux qu’ils deviendraient ; car dans les êtes aimés, on aime tout ce qu’ils sont, chacune des particularités par quoi ils se rendent sensibles et aussi un point abstrait comme nous aimons en nous-mêmes. La France imperceptiblement se métamorphose dans nos bras, sans qu’il y ait brusque rupture des mille liens dont chacun est accidentel et insuffisant, mais dont semble se former tout notre attachement. Et peut-être ce que j’appelle France, demain se prononcera autrement[3].



Livr’Arbitres – En prenant conscience que les civilisations étaient devenues mortelles, vous n’avez cessé de dénoncer notre chute inéluctable et d’appeler à un sursaut salutaire :
Pierre Drieu la Rochelle – A l’intérieur de la civilisation libertaire et industrielle, sur cette planète toute gagnée à cette mode, toute engagée dans ce pari moderne, il faut lutter contre tout ce qui attaque l’esprit créateur, contre tant de nouveautés qui étaient belles hier, qui sont déjà laides aujourd’hui. La stérilité, l’onanisme, l’inversion sont des maux spirituels. L’alcoolisme, les drogues sont le premier degré qui mène à cette défaillance de l’imagination, à cette décadence de l’esprit créateur, quand l’homme préfère subir que s’imposer. Le sport mal compris, contaminé par l’argent, réduit à des simulacres de cirque entre professionnels pour nourrir le cauchemar de foules inertes, le militarisme, sont des perversions de l’instinct de lutte, du goût antique et sain pour la destruction et le sacrifice. La fabrication en séries, le renoncement au travail des mains qui sont des outils de l’esprit, l’abandon aux machines du pouvoir de l’homme sur la matière manifestent, comme l’onanisme, le fléchissement de notre pouvoir créateur[4].



Livr’Arbitres – Somme toute et à l’aune de vos propos, tout serait lié dans une création. L’art, les lettres, la musique même. Un écho à votre idéal de dépassement :

Pierre Drieu la Rochelle – La musique a besoin de grandes formes qui se lèvent sur l’horizon. Shakespeare doit tout à Elisabeth, et Goethe n’aurait pas fait le second Faust s’il n’avait pas eu sous les yeux la Révolution française. Donnez-nous de grands hommes et de grandes actions pour que nous retrouvions le sens des grandes choses. Chaque héros nourrit dix grands artistes ; Goethe et Hugo se sont trempés dans le sang versé par Napoléon[5].



Livr’Arbitres – Finalement, sans se dépassement, l’homme se complait dans sa servitude, sa bassesse. Apathie, esprit grégaire, repli deviennent son quotidien :
Pierre Drieu la Rochelle – Le courage est devenu peur, et quand on voit encore du courage, ce n’est plus que la peur qui se hérisse. Chacun a peur de tous et tous ont peur de chacun. Tout est honteux, rampant, lent. Tout va trop lentement et soudain tout va trop vite et il y a un choc si violent qu’on ne sent plus rien. A ce moment-là, on ferait n’importe quoi. Et puis, recommence la lente fièvre de tous les jours. Cette maladie qui est dans la nation l’a divisée, elle a tant envenimé certains hommes qu’elle les a retournés contre les autres[6].



Livr’Arbitres – Pourtant, vous croyez toujours en la force de l’esprit, à l’ardeur du printemps et de la jeunesse, à l’éternité de la terre et de l’homme :
Pierre Drieu la Rochelle – Que m’importe de n’avoir pas vu le Parthénon ? C’est le chef-d’œuvre d’un Grand Siècle. Le Ve avant Jésus-Christ, c’est comme le XVIIe, le Parthénon c’est Versailles. Aujourd’hui quelle leçon pouvons-nous prendre à Versailles ? Nous redevenons des Barbares, en mal de formes neuves et inconnues ; aussi ce qui nous attire dans l’histoire, ce sont les premiers mouvements. Certes, je ne suis pas dupe, je sais bien que la faiblesse des contemporains, qu’ils soient européens, indiens ou chinois, n’est pas plus capable d’imiter les rudiments primitifs que l’exquise complexité de l’achèvement. Mais près de retomber dans le creuset obscur, penchés sur le prochain abîme, nous rêvons des germinations de demain à travers les effondrements et les pourritures qui nous entraînent. Nous sommes à bout de souffle, rien ne renaîtra plus de nous dans les formes que nous connaissons, la force de création ne reprendra en Europe qu’après de terribles dissolutions ; mais alors que le fleuve de notre civilisation est près de déboucher dans la mer qui noie tout, parcourant d’un trait le cycle récurrent des évaporations, des nuages et des pluies, notre imagination se rejette vers les sources d’où sortira le fleuve nouveau. Je rôde autour des abîmes parce que je sais que j’y retombe et que j’en ressortirais[7]…


Livr’Arbitres – Pour cela, il faut savoir s’impliquer, s’affirmer :

Pierre Drieu la Rochelle – Je me rappelle avoir entendu un jour un président du Conseil expliquer la situation, dans la quiétude peu croyable de son grand cabinet Louis XV. Il répéta pendant une heure : « ils ne comprennent pas ceci, ils ne font pas cela, ils… » J’avais envie de lui crier : « Mais enfin, qui ils ? C’est vous le chef, c’est vous qui êtes au centre, ils ne disent et ne font que ce que vous ne les empêchez pas de dire ou de faire. Dites : Je ». Il ne dit « je » qu’une fois : « Je m’en f… ». Eh bien, évidemment, ce « président », qu’il eût été éduqué dans une école primaire ou dans un lycée, qu’il fût passé par l’Ecole normale ou par Polytechnique, n’avait jamais entendu parler de cette sainte vertu qu’on appelle Responsabilité. On l’avait bourré de notions sur la géographie ou sur la prosodie d’Homère, sur les mathématiques pures ou sur la physique la plus théorique, mais aucun de ses maîtres ne s’était occupé de mettre dans les muscles et les nerfs de son corps, dans les réflexes de son âme l’indispensable prise de possession de son propre destin et de celui des autres hommes qu’est pour un homme le prononcement sérieux et conscient de ce maître-mot : Je[8].



Livr’Arbitres – Ce jugement cruel pour une fausse élite, ne pouvons-nous pas le reproduire sur la population, reconnaissant en cela que l’on a les dirigeants que l’on mérite :

Pierre Drieu la Rochelle – Les gens ne savent plus s’ils doivent encore travailler ou ne plus rien faire. Ils ne savent pas s’ils doivent jouir ou s’abstenir. Je dis qu’individus épuisés, ils ne peuvent plus jouir que des grandes figures de l’esprit dessiné par le corps social. Regardez les abeilles, les fourmis, que pouvons-nous faire d’autre ? Notre seule plénitude, c’est une civilisation vue de loin, où les joies et les chagrins se mêlent. Il n’en reste que le dessin. Tout est dans le dessin. La qualité. La qualité se retrouvera, le jour où la quantité sera limitée[9].



Libr’Arbitres – La machine prolonge, amplifie, rend comme irrémédiable la désincarnation de l’homme :

Pierre Drieu la Rochelle : Par la machine, l’homme s’éloigne de plus en plus de son corps et de la nature. Il s’engage dans une spéculation terre à terre, dans une mythologie de plus en plus confinée à la surface des objets, dans une idolâtrie, un fétichisme sans frémissement. La machine engendre la machine, et la multiplication des objets qu’on dit utiles fait une inutilité énorme, terne, morne, sans rayonnement, un encombrement destructeur[10].



Livr’Arbitres – Pour conclure cet entretien, j’aimerais pouvoir vous définir. Du dandy à l’éveilleur de conscience, de l’homme couvert de femmes à l’ascète n’y a-t-il en fait qu’un écrivain ?
Pierre Drieu la Rochelle – J’ai tâché de trouver la mesure, ce qui ne m’a pas épargné les faux pas. La grande difficulté est celle-ci pour un artiste qui veut s’engager dans son opinion. Pour bien savoir ce que vaut cette opinion qui le tente, il lui faut s’engager dans une action. Or, entre une opinion toute pure, toute logique, toute belle et l’action qui l’incarne, il y a autant de différence qu’entre une vierge et une femme cabossée par dix accouchements. Si vous n’avez point chevillé au corps un véritable amour pour quelque chose dans cette opinion – cela pourra ne pas être son principe, mais l’un de ses aspects secondaires, qui botte particulièrement votre sensibilité – vous tournerez de l’œil devant les métamorphoses de votre fiancée. Les intellectuels tournent de l’œil facilement dans ces cas-là ; ou bien ce sont de petits intrigants qui se moquent bien de la fiancée et ne souhaitent que de tirer des sous de la dame cabossée. Les intellectuels tournent de l’œil facilement… C’st qu’aussi ce sont des intellectuels. Je n’aime pas beaucoup les intellectuels, j’aime mieux les artistes. Un artiste, c’est un homme qui sait que la vie, ça ne va pas tout droit – ce qui n’empêche pas de travailler. Un artiste n’est jamais content de ce qu’il a fait ; il pardonnera donc beaucoup aux hommes d’action qui ont pris en main son opinion, qui se sont chargé de la faire vivre dans le siècle, qui l’on épousée. Il sera d’autant plus indulgent qu’il risque beaucoup moins qu’eux. Certes, c’est le métier des hommes d’action de risquer leur peau, comme c’est celui des hommes de guerre. Et, d’autre part, moi qui fait du journalisme politique, je peux très bien finir au poteau… Non, mon vrai risque, c’est d’écrire de mauvais livres. Si je suis fusillé, ce sera comme tant d’autres[11].



Dans ces conditions est-il permis d’espérer un sursaut quelconque, une révolution intérieure face à un désordre extérieur ?

Drieu la Rochelle – Le nœud qu’on voit toujours se faire entre révolution intérieur et guerre extérieure mériterait une étude particulière. Là encore, nous verrions la thèse de la lutte de classes complètement débordée ou controuvée. Toute révolution reçoit de la nécessité de faire face à l’étranger un appoint de force énorme qui facilite l’avènement, puis le maintient des forces extrémistes, jusqu’au jour où celles-ci donnent naissance au despotisme personnel qu’elles portent en germe. Les puritains ont tiré leur force de la lutte contre les Ecossais et les Irlandais, de la jalousie contre les Hollandais, de la haine contre les Français – tous sentiments dont les Stuarts prenaient le contre-pied. Et Cromwell fut adoré comme vainqueur des Irlandais encore plus que du Roi. Les Jacobins ont pris le pouvoir à la faveur de l’invasion prussienne, et l’on gardé dans la guerre perpétuelle jusqu’à le céder à Bonaparte. Lénine a bientôt profité de la défense nationale, Staline en profite plus que jamais. Mussolini et Hitler sont nés de réactions au traité de Versailles. La passion nationaliste fait plus que tout autre pour le triomphe des révolutions et des dictatures qui en découlent[12]














[1] Interrogation, 1917, éditions Gallimard (poésie).

[2] Le chef, 1944, éditions Gallimard (théâtre).

[3] Etat civil, 1921, éditions Gallimard (témoignage).

[4] Mesure de la France, 1922, éditions Grasset (essai).

[5] L’homme à cheval, 1943, éditions Gallimard (roman).

[6] Charlotte Corday, 1944, éditions Gallimard (théâtre).

[7] Une femme à sa fenêtre, 1930, éditions Gallimard (roman).

[8] Ne plus attendre, 1942, éditions Grasset (essai).

[9] Socialisme fasciste, 1934, éditions Gallimard (essai).

[10] Notes pour comprendre le siècle, 1942, éditions Gallimard (essai).

[11] Je suis partout, 12 juin 1937, article de journal.

[12] Socialisme fasciste