id)) {echo "
Rejoignez-nous sur
Et suivez l'actualité littéraire en temps réel
logo-facebook-detoure Twitter_logo

Poésie

PDF Imprimer Envoyer
 

Océane ou la maturité sentimentale

par Patrick de Retonfey


Jeux, la vie est une partie de carte. Poker menteur. Jeu de masque. Je viens de revoir une fille rencontrée au coin d’un bar. Je pense à elle, au plaisir physique qu’elle m’inspire, à la domination qu’elle a sur moi. Je pense à ses hommes objets jouets des femmes. Je me sens un petit soldat de plomb sous son regard. Ils m’ont toujours inspiré la pitié, ces petits, ces sans grades. Adam le premier. Tranquillement installé dans sa vie, dans son verger, il vaquait paisiblement à ses occupations, le bougre. Eve la perfide, la sensuelle, n’aura pas eu à insister longtemps pour lui faire croquer la chair tendre. Femme dominatrice, tu agites le fouet de tes hanches pour une danse de saint Guy. Et déjà, l’on apporte la tête de Jean-Baptiste sur un plateau. Abélard aura su te résister, mais à quel prix ? Celui de la lâcheté. Non, on ne peut t’échapper, si ce n’est au prix de terribles sacrifices.


Qu’a à voir la raison avec ça ? Nos regards viennent de se croiser. Je t’ai à peine reconnu et déjà je n’étais plus moi, je déposais mes armes à tes pieds, ma conquérante. Je redevenais l’enfant que je m’efforce de ne plus être. Je dois avoir un peu plus de la moitié de ton âge. Tu m’as parlé avec ta petite voix ensorceleuse et mon cœur s’est emballé. Le reste avec, ce qui fait de moi un homme. Mon membre s’agitait. Il commençait à se tendre. Je ne voyais plus autour de moi que toi. Toi que je connais si peu. Toi qui m’attire comme jamais je crois. J’ai refusé de te suivre, égaré que j’étais. Tu t’es approchée de mon visage et de ta main tu m’as infligé ton verdict, ta sentence, sans appel. Tu sais maintenant que je t’appartiens. Ton visage était à quelques centimètres du mien. Ta main m’a pris le menton et tu as eu ces mots terribles : « il faut être patient ». Tu as repris ton chemin. Je n’ai pas osé me retourner. Déjà, je regrettais de n’avoir pas pris ta bouche de force, de violence. J’aurais aimé tourner ma langue dans ta cavité pour ne plus avoir à parler, tourner ma langue sept fois dans ta bouche. T’embrasser dans le cou comme deux jours auparavant, remontant tes longs cheveux le long de ta nuque. J’étais si bien dans tes bras. Je croyais recouvrer la possession de mes moyens, mais c’est toi qui prenait possession de moi.


Nous avions quitté ce bar. L’alcool m’avait désinhibé. J’avais ma main autour de ta taille, j’avais ma main autour de tes épaules. Nous sommes allés chez moi prendre les clefs de ma voiture. Tu étais belle, belle de nuit, fille de feu dont la braise de tes yeux me consumait petit à petit. Tu t’es assise sur mon lit, trouvant le matelas dur à ta convenance. Je me suis approché, me croyant tel un vainqueur sur un champ de bataille. J’ai voulu t’embrasser, te serrer dans mes bras inutiles et, perfide, tu m’as dit non. Je n’étais pas Zeus et ne pouvais t’enlever ma belle Europe. Je t’ai raccompagné et là, sur le seuil de ton antre tu m’as offert ta bouche dans laquelle je me suis noyé, puis tu m’as refermé ta porte. Avant de disparaître dans une autre nuit, tu m’as dit que lorsqu’une femme disait non, elle ne le pensait pas forcément ! Cruelle, troublante. Je ne peux m’accommoder de ton absence. Qu’importe les progrès de la technique, des sciences, l’homme reste avec ses peurs, ses contradictions. Je ne suis que le énième n° sur la liste des condamnés. Condamner à aimer sans retour. C’est que je ne m’aime pas suffisamment, que je ne suis pas assez égoïste. Les femmes aiment les hommes qui leur résistent, qui ne les aiment pas. Elles veulent se prouver qu’elles sauront séduire. A ce moment là, elles seront prêtes à tous les avilissements, tous les sacrifices. Dictature du paraître. Les femmes aiment la souffrance, instinct maternel. Hier, une serveuse de bar me raconte qu’elle a rencontré un type mignon comme tout, charmant, mais qu’il lui manquait quelque chose. Il lui faut de l’émotion. Pour qu’une femme s’accroche, il faut la bouleverser, la rejeter. Montrez votre désintérêt et c’est gagné ! Je sais me mentir, mais ne sais pas mentir aux femmes. Je suis entier. Je sais qu’un jour, une, la seule, l’unique, me prendra la main. Elle me mettra à nu, me sortira de ma chrysalide. Elle saura être patiente, parce que je serai en elle, qu’une petite fleur poussera, inexorable, en son sein. Un champ de fleurs plutôt, où je viendrai butiner chaque jour, inlassable, appliqué, bon ouvrier. Le parfum de cette union nous enivrera jusqu’à ce que la porte de la mort s’ouvre à nous. Je serai ton Tristan, tu seras mon Yseult.


Stop, assez de balivernes. Trêve, j’implore l’arrêt des combats. Celui du corps et de l’âme. Je n’aspire qu’au repos des sens. Si l’on ne veut pas de moi, que le verdict soit définitif, sans appel. Qu’ai-je que vous ne finissiez par trouver ? Que n’ai-je que vous cherchiez ? Suis-je un poète halluciné auquel le prix du Verbe lui ôte le droit au corps ? Non, je suis un être de raison et ne peux, ne veux croire ces fariboles. Jetez ces habits de tragédie, ces tuniques de lin fin au feu de ma colère. Pendez ces muses qui hantent mes nuits. Apportez-moi une prostituée qui saura m’aimer à l’aune de ma bourse et fuyez mon regard, mes yeux exorbités. Je suis un damné.


Mais toi, Océane, nymphe de la mer, cruelle fille de Poséidon ta félonie te mènera de l’autre côté du Styx, d’où l’on ne revient pas. Tu suivras le sort des quarante-neuf Danaïdes, esclave de ton péché, à puiser la vie que tu verras toujours s’enfuir des cœurs que tu auras transpercés.

A mon bureau, le 23 mai 2005.