id)) {echo "
Rejoignez-nous sur
Et suivez l'actualité littéraire en temps réel
logo-facebook-detoure Twitter_logo

Poésie

Michel de Saint Pierre PDF Imprimer Envoyer

Michel de Saint Pierre

desaintpierre« Je vous félicite pour votre fécondité, et surtout pour votre tête bien faite, qui vous permet à la fois de faire une œuvre, de vous pousser, de voir beaucoup de gens, et de vous occuper d’une femme et de quatre enfants légitimes ». Le compliment est de Montherlant, plutôt avare en la matière, même à l’égard de ses proches, en amateur de ce qu’il appelait « la qualité ». Quand il s’adresse à son cousin « issu issu de » germain – ce qui lui semble très lointain – il peut se permettre la sincérité : « Moi, quand je pense à vous, je pense toujours à “courage”, sans parler du talent, bien entendu ». Bel hommage d’un homme libre pour son semblable, séparé par une génération. « J’ai montré la vie telle qu’elle est. C’est ce qu’on ne pardonne guère » aurait pu écrire à sa suite Michel de Saint Pierre. Quinze ans qu’il nous a quitté, quinze ans après son cousin. Si l’œuvre de Montherlant semble mise en sommeil, celle de Saint Pierre est déjà oubliée. Est-ce justice ? Il est vrai que l’écrivain de talent était un romancier populaire doublé d’un polémiste. C’est ce qu’on ne pardonne guère…

NI UN CONFORMISTE,

NI UN SALONNARD,

MICHEL DE SAINT PIERRE

Un écrivain a-t-il le droit de s’enfermer dans sa tour d’ivoire, de délaisser la société, et donc ses contemporains ? Se doit-il tout à son œuvre ou à son public ? Ne serait-ce pas un devoir d’aller vers ses lecteurs, de les comprendre et parfois de les défendre ? Michel de Saint Pierre, lui, n’a pas transigé. Pour lui, écrire n’était pas un métier, car cela aurait impliqué un certain nombre de compromis « alimentaire » : « Je préférerais reprendre un métier comme je l’ai fait autrefois pour nourrir mes cinq enfants, plutôt que d’écrire quoi que ce fût d’alimentaire. Je veux dire qu’écrire étant une joie, je ne compose que les livres que j’ai envie de composer ». Il a toujours voulu garder une totale liberté d’action et de ton. C’est ainsi qu’il quitte sa petite vie d’aristo bien tranquille dans une « grande famille », dans laquelle on fait carrière dans les armes et l’on écoute l’ami de la famille, Jean de La Varende, narrer ses histoires de chouannerie et de corsaires, assis tranquillement dans l’un des salons du château familial de Saint-Pierre-du-Val. A dix-huit ans et demi, il déclare à son père : « Je n’ai pas envie d’obtenir des diplômes, pas même un permis de conduire. Je veux être un autodidacte. Il y a des choses que je tiens à étudier, d’autres qui m’ennuient ». Commence pour lui, selon sa fameuse expression, « six pleines années de prolétariat », immersion dont peu d’auteurs « engagés » peuvent se prévaloir. Il est d’abord embauché comme manœuvre aux Ateliers et Chantiers de la Loire, puis s’engage dans la Marine pendant quatre ans, période durant laquelle il trouve le temps de publier un recueil de poésie[1]. Suivront d’autres métiers manuels jusqu’à la guerre de 1940. Durant cette dernière, il choisit vite son camp, celui de la France, à l’image d’un Montherlant refusant deux invitations, celle d’Hitler à Nuremberg et celle d’Aragon qui voulait l’envoyer chez les Républicains espagnols. Dès 1941, Saint Pierre « entre » en Résistance, qu’il vit de manière très active et héroïque. Cependant, désabusé par les horreurs de l’Épuration[2] (« cette saison des juges »), refusant la vulgate gaullienne de la traîtrise du Maréchal, et bien que décoré de la Médaille militaire, de la Rosette de la Résistance, de la Croix de guerre et de la Croix du combattant volontaire ainsi qu’une Légion d’honneur pour faits de guerre (ouf !), il préfère refermer cette cicatrice, parenthèse dans sa vie d’homme. La guerre est terminée, n’en parlons plus. Que la France panse ses plaies. Quant à lui, il sera écrivain, c’est décidé. Il publie alors un recueil de nouvelles Contes pour les sceptiques, écrit avant-guerre, que Montherlant préface amicalement parce que son auteur possède « des dons d’écrivain ». Ce dernier n’a pas oublié son expérience ouvrière, qui sert de cadre à ses deux premiers romans, truffés d’allusions autobiographiques. Ce monde ancien ! relate son expérience dans les chantiers navals. Bien que terminé en 1948, l’action se situe en 1936, le héros connaissant un itinéraire inverse à celui de l’auteur passant des salons littéraires au monde ouvrier par idéalisme, dégoût des « bonne société » et rejet de la facilité. Le deuxième, La mer à boire[3] « est toute remplie d’une double nostalgie qui fut la mienne : celle du sacrifice de la guerre et celle des paresses inoubliables de la mer » ; elle décrit la Marine, dans laquelle s’engage Marc, encore un jeune idéaliste, voulant accorder sa vie à ses principes. Elle s’achève sur la déclaration de guerre, laissant un Marc fataliste : « Mais il faut des guerres. Et des femmes aussi, pour les haïr ». Toutefois, cette vocation d’é-crivain ne lui pas venu ex nihilo. Ces trois ouvrages furent écrits en grande partie avant-guerre : « tout mon désir c’était d’écrire. Quand j’étais ouvrier et que j’avais deux minutes, j’écrivais. [De même] quand j’étais malade, à l’hôpital, j’ai écrit la matière de trois bouquins ». Écrire reste encore son plaisir, l’alimentaire étant assuré pour le moment par son emploi dans une entreprise d’import-export. Sa première production d’après-guerre est son essai sur Montherlant[4], dans lequel son œuvre théâtrale est « disséquée, approfondie, vraiment retournée dans tous les sens ». C’est la sortie des Aristocrates[5] qui le fait passer au rang d’écrivain, ce qui n’est pas un luxe, à presque quarante ans. Le succès est au rendez-vous et Montherlant le félicite : « Ça y est : vous êtes un écrivain […] en un temps où, précisément, ceux de votre âge veulent ne pas l’être. Aujourd’hui vous l’êtes. On ne vous lit pas seulement pour savoir ce qui va se passer ; on ne pourrait ne vous lire que pour la façon dont vous le dites, qui est comme on lit les écrivains. Vous faites voir, vous avez le trait, l’image, des personnages qui parlent juste, cette vive drôlerie qu’ont les vrais écrivains, car, un écrivain, c’est d’abord, quelqu’un pour qui écrire est un amusement ». Désormais, fort de cet encouragement et de l’accueil du public, il peut enfin vivre de sa plume. Le succès de ce livre va, de plus, bénéficier de l’adaptation cinématographique de Denys de La Patellière avec, dans le premier rôle, Pierre Fresnay. Son sujet – le quotidien vie d’une « grande » famille, avec des accents lavarendien – a tout pour plaire, et « marque, par son sujet et son ton, une rupture avec une certaine ignominie de l’époque, en méprisant les idées à la mode » (Mabire). Dans cet esprit, tout à la littérature, il enchaîne les romans de qualité, bien écrit, académique presque, explorant à chaque fois un univers spécifique : le monde littéraire avec Les écrivains, les communautés chrétiennes qui se créaient à l’époque (« de dangereuses chimères ») avec Les murmures de Satan, l’angoisse de jeunes en quête d’un idéal digne d’eux et d’un guide, dans Les nouveaux aristocrates[6] (l’un de ses meilleurs livres), le monde des affaires avec Le milliardaire[7], etc. Toutefois, il ne reste pas prisonnier de ce qui lui procure le plus de plaisir, le roman, faisant quelques détours vers des monographies religieuses[8] ou historiques[9]. Auteur populaire, adulé par le public, il reste lucide et rappelle, derrière Graham Green, « que le plus dangereux défaut d’un livre était et serait toujours de dépasser cent mille exemplaires. Mais j’ai d’autres raisons de penser qu’un faible tirage n’est pas un critère de qualité : la Bible est le plus fort tirage de tous les temps ». Cependant, la qualité de ses textes, son écriture, sa simplicité ne pouvaient que le mener sous la Coupole. Seulement pour devenir immortel, il faut savoir garder sa plume (et sa langue) dans sa poche, pour se lâcher une fois élu ! Mais sa devise familiale ne l’y invite pas : Bon sang ne saurait mentir. Conscient de « l’acca-blante responsabilité des écrivains » (Pie XII), il ne peut se résoudre à se taire devant les sujets qui le passionnent et qui l’irritent. Ainsi, la crise dans l’Église, l’Algérie ou ses enquêtes sociales sur la jeunesse vont lui permettre d’exercer son talent de polémiste. La Nouvelle Raceest le résultat d’une enquête sur la jeunesse intellectuelle des années gaulliennes, à laquelle il soumet un questionnaire sur des sujets peu abordés avec les jeunes : leurs attentes vis à vis de l’École, ce que représentent pour eux leurs parents, l’art abstrait, l’Amour, le communisme, la patrie ou l’Algérie. Saint Pierre conclut cette enquête en disant que « la plupart d’entre ces garçons et ces filles ne trichent pas ». Toujours dans son intérêt pour la jeunesse et devant le succès de cette première enquête, il se penche sur la délinquance juvénile (qui pourtant n’a rien de commun avec la nôtre !) et publie L’École de la violence[10] s’interrogeant réellement sur les causes profondes de ces excès et de ce désespoir. Cette même année, le drame algérien et sa conclusion vont le fâcher avec la raison d’État. Il ne peut se résoudre à l’abandon et encore moins à la nouvelle division des Français qui en résultent. C’est pour cela qu’il écrit, courageusement, son Plaidoyer pour l’amnistie[11], qui le range dans la classe des écrivains qui dérangent. Désormais, au moins, les choses sont claires. Il écrit quand il a des choses à dire. Pour Montherlant, il appartient désormais à « la race de la rigueur ». Déjà se profile un nouveau combat, celui de la sauvegarde de la Sainte Église contre « les fumées de Satan »[12], selon l’expression de Paul VI, conscient des idées fausses, dont le modernisme et le communisme, qui essaient de pourrir la doctrine catholique de l’intérieur et qui se sont infiltrées dans l’Église, comme les guerriers achéens dans la cité troyenne[13]. Reprenant des thèmes des Nouveaux Aristocrates, il publie Les nouveaux prêtres[14], dans lesquels il dénonce la dérive marxiste du clergé français, constatant « qu’un trop grand nombre de prêtres se sont laissés entraîner dans l’engagement temporel que l’Église ne peut pas accepter d’eux. il y a maintenant des prêtres qui sont matérialistes jusqu’au fond de l’âme. […] Je ne crois qu’aux vrais pasteurs, à ceux qui agissent conformément à l’Évangile ». Au même moment se déroule le Concile Vatican II (1962-1965), dont la mission est l’Aggiornamento, l’ouverture au monde de l’Église, dans un sens pastoral et non de « libération ». Malheureusement, c’est le second sens qui va être retenu et conduire une partie de l’épiscopat à renier sa foi. Pourtant Paul VI, dès mai 1965, l’avait expliqué : « Quiconque verrait dans le Concile un relâchement des engagements antérieurs de l’Église, envers sa foi, sa tradition, son ascèse, sa charité, son esprit de sacrifice et son adhésion à la Parole et à la Croix du Christ, ou encore une indulgente concession à la fragile et versatile mentalité relativiste d’un monde sans principes et sans fin transcendante, à une sorte de christianisme plus commode et moins exigeant, ferait erreur ». Michel de Saint Pierre écoute cet appel et publie coup sur coupSainte Colère et Ces prêtres qui souffrent[15], qui ne sont pas sans rappeler le souffle du « vieux maître » Léon Bloy, dont il est un digne successeur. Jusqu’à sa mort le 19 juin 1987 – deux jours après avoir remis chez Albin Michel son dernier manuscrit Le Milieu de l’été, toujours ce souci du travail accompli – il est de tous les combats pour défendre sa foi (en fondant le mouvement Credo) qui est le centre de son œuvre, ou l’École libre[16]. Pour autant, il n’a pas délaissé le roman et nous livre notamment Je reviendrai sur les ailes des aigles, véritable plaidoyer envers Israël[17], et son plus beau livre, La passion de l’abbé Delance, le personnage central des Nouveaux Prêtres, curé d’Ars et Padre Pio (qui sera canonisé en mai prochain) réunis.Bernanos du deuxième vingtième siècle, il a crié la vérité à travers des pages touchantes. Quel écrivain est prêt aujourd’hui à relever le défi, dénoncer les impostures de notre temps (les 35 heures, la non-responsabilité des élus, le pouvoir des lobbies, la délinquance, Alain Minc, José Bové, BHL, l’amoralité, la mondialisation) ? Qui est prêt à risquer l’avertissement de l’auteur de La grande peur des bien-pensants, qui jurait de nous émouvoir d’amitié ou de colère et nous donnait des livres vivants, « en mémoire des grands rêves de notre jeunesse que la vie a humiliés mais que nos fils vengeront peut-être demain » : « Toute aventure littéraire est une aventure spirituelle et toute aventure spirituelle est un calvaire ».

[1] Vagabondages, Aubanel, 1938. Une rareté, si vous mettez la main dessus, je suis preneur…

[2] Saint Pierre aimait à citer la grande Arletty à ce sujet : « T’as du talent – J’en ai pas – faut que ça change ! ».

[3] Ces deux romans sont publiés chez Calmann-Lévy en 1948 et 1951. La mer à boire lui vaut le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres.

[4] Montherlant, bourreau de soi-même, NRF-Gallimard, 1949.

[5] Les aristocrates, La Table Ronde, 1954, Grand Prix de l’Académie française.

[6] Ces trois ouvrages sont publiés chez Calmann-Lévy, respectivement en 1957, 1959 et 1960.

[7] Grasset, 1970.

[8] Bernadette et Lourdes, La Table Ronde, 1953 ; La Vie prodigieuse du curé d’Ars, Gallimard, 1959 ; J’étais à Fatima, La Table Ronde, 1967.

[9] Le drame des Romanov, Robert Laffont, 1971.

[10] Tous deux publiés à La Table Ronde en 1961 et 1962.

[11] Essai, L’esprit Nouveau, 1963.

[12] Cette formule servira de titre à son ouvrage écrit avec André Mignot (comme Le vers est dans le fruit, en 1979), en 1977, à la Table Ronde.

[13] A ce sujet, outre Saint Pierre, il faut lire Dietrich von Hildebrand, Le cheval de Troie dans la cité de Dieu, Beauchesne, 1970, qui est un cri d’amour envers la véritable Église d’après Vatican II.

[14] La Table Ronde, 1964.

[15] La Table Ronde, 1965 et 1966.

[16] Lettre ouverte aux assassins de l’École libre, Albin Michel, 1982.

[17] La Table Ronde, 1975. Voir l’article de Déborah, p. 5