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Poésie

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Le Meeting

par Xavier Eman


Brossant avec une énergie toute révolutionnaire sa chevelure filasse de délégué général du soviet de direction du syndicat autonome des étudiants plasticiens marxistes, il aperçut le rictus fielleux du traître planté triomphalement au milieu de son front ombrageux d’intellectuel-prolétaire.

Les yeux écarquillés de stupeur angoissée, Ovier (diminutif-reconstruction de l’insupportablement bourgeois « Olivier », infect patronyme, à la banalité toute réactionnaire, attribué par des parents dénués de toute conscience politique) colla presque son visage au miroir pour observer la boursouflure rougeoyante coiffée d’un bubon blanc qui le défigurait. Un bouton d’acné ! Un énorme bouton d’acné à deux heures du grand meeting unitaire !

Cette découverte le plongea quelques instants dans le plus accablant découragement. Décidément, la réaction disposait d’alliés aussi divers qu’improbables.

Avec la rage du communard se ruant sur les canons versaillais, Ovier commença par crever à coups d’ongles l’arrogant social-traître puis lui appliqua une dose industrielle, prélevée sur le stock réservé à la confection de cocktails molotov, d’alcool à brûler… Une fois le léger saignement stoppé, Ovier observa avec une minutie hargneuse la petite cicatrice qui striait maintenant l’infâme pustule légèrement dégonflé mais toujours ventripotent… Difficile de faire passer cette éraflure pour le résultat d’un coup de cutter asséné par l’un des 5 fachos qui osaient encore exhiber l’arrogance de leurs chevelures rases et de leurs harringtons lustrés dans les couloirs de la faculté. S’il n’était pas un dirigeant syndicaliste rodé à tous les combats et habitué à prendre les coups les plus violents et les plus bas (comme le jour où le président de l’université avait décidé d’interdire au syndicat l’accès à la salle des photocopieuses…), il se serait sans doute mis à pleurer.

Le flamboyant discours – au sein duquel s’entrecroisaient Che Guevara, José Bové, Saint-Just, le sous-commandant Marcos, les ouvriers de Metaleurop, les sans-papier, Bertrand Tavernier, Cohn-Bendit, Léo Ferré, le Sentier Lumineux,Charlie Hebdo et Virginie Despentes – qu'il avait mis plus de trois semaines à confectionner, allait être ridiculisé par la présence grotesque de ce bouton péremptoire qui révèlerait aux plus perspicaces l’absence d’activité sexuelle (sacrifiée sur l’autel du militantisme bien entendu) expliquant l’irruption tardive de ce symbole de la pré-puberté.

Le tout devant l’assemblée générale des syndicats « anti-mondialistes mais citoyens du monde » et notamment sa secrétaire-relations publiques Héléna (le « a »  ayant été ajouté lors de son inscription aux Beaux-Arts) Duval !

Outre ses incontestables qualités militantes et son impeccable orthodoxie idéologique, toute stalinienne, qu’un trois pièces face au parc Monceau n’avait pas réussi à corrompre, Héléna était très belle. Elle était belle et semblait méchante comme toutes les belles femmes ayant une conscience aiguë de l’incontestable suprématie que leur confère cet incroyable atout.

Il se souvenait d’ailleurs avoir dîné en tête à tête avec elle à l’issue d’un colloque consacré à l’oppression fascisto-machiste au sein de la cellule familiale traditionnelle. Elle était en face de lui. Il était heureux.

Mais il ne suffisait pas d’être heureux. Il fallait lui parler, l’interroger, répondre, se montrer volubile, intéressant, drôle... Atroce tour de force pour lui qui aurait voulu se contenter de la regarder, d’emmagasiner en lui le plus de sensations et d’impressions possibles, de chercher à déceler tous les défauts qu’il pourrait apprendre à aimer…

La sinistre et obligatoire litanie d’insignifiances que l’on appelle conversation ne pouvait que souiller et gâcher ces incroyables instants. Mais il existe des normes minimales auxquelles il faut se soumettre, tout rebelle que l’on soit, pour prétendre au titre d’individu normal.

L’amour étant un concept bourgeois artificiellement créé pour assoupir le peuple et lui faire supporter son aliénation, Ovier n’était pas amoureux d’Héléna mais il aurait volontiers formé avec elle un binôme égalitaire sexuello-militant.

Lui qui, jusqu’à la tragique découverte dermatologique, était persuadé de parvenir à faire vibrer ce soir la sublime Héléna, ainsi que tout le public présent, grâce au flot impétueux de sa diatribe gorgée du sang des bourgeois et de tous ceux qui poussent l’ignominie jusqu’à rejeter le modèle idéal du collectivisme égalitaire (mais néanmoins « hype »), se sentait maintenant accablé par un destin définitivement injuste.

Son bouton... on ne verrait que cela… et par là on apercevrait tout le reste, tout ce qu’il avait tant de mal, depuis tant d’années, à masquer et à camoufler sous ses outrances verbales et ses provocations théâtralisées. Tout. Ses épaules étroites, son dos voûté de timide complexé, son teint maladif de lecteur névrotique terrorisé par la confrontation avec le réel, la netteté douteuse de ses chemises... tout…

Quelle injustice !  Être si intelligent, si brillant, si cultivé… et si laid !

Un monde qui laissait s’accomplir ce genre d’ignominie méritait bien d’être mis à bas et piétiné avec toute la violence revancharde de ceux et celles qu’on n’invite pas à danser et qui dînent seuls au restaurant. A cette idée, l’accablement céda la place à la colère. Saisissant les 12 feuillets (recto/verso, caractères 9) de son allocution, il décida que rien ne l’empêcherait d’enflammer le meeting de ce soir.