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Poésie

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MAKINE, LA FRACTURE


par Patrice Charron


laterreetlecieldejacquesdormesIl est bon d’avoir de temps en temps un regard extérieur pour porter à l’aune de notre jugement un constat qui malheureusement est souvent aussi cruel que celui remplit pour un banal accident de la circulation.

Il peut en aller ainsi d’une civilisation tout comme d’une auto, le problème étant plus délicat quand celle-ci est surévaluée (au pied d’argile ?). Et n’est pas toujours aussi mal en point celle que l’on croit. Makine est Russe, son pays est exsangue mais il a encore du sang. Les enfants de la Volga portent toujours en eux les feux des libres cosaques. Les steppes rouges du temps du communisme n’auront pas réussit à entamer leur caractère rugueux, leur fougue.

D’ailleurs l’auteur a une très belle image pour illustrer ce propos. Celle de la femme iakoute, débordante de chair à satisfaire un bataillon de biffins : « quel homme pourrait aborder une telle géante » et pourtant un homme aussi démesuré, géant sibérien saura en faire son dessert.

Ce pays semble garder en lui, vaille que vaille, une réelle aptitude au bonheur (âme slave ?!) que semble avoir perdu depuis fors lustres l’Occident sans âme. Pourtant, son travail de sape, comme le communisme en son temps, gagne tous les jours du terrain.

Au commencement, il y a toujours une femme, une mère. Chez Makine, c’est une vieille femme, témoin des temps révolus, qui porte, jusqu'à ce que le témoin soit passé, la flamme de la connaissance(Il y a aussi des trains, des gares où la vie prend du retard sur le destin : un homme se trompe de train pour retrouver sa compagnie et trouve l’amour…).

On est à mille lieus de Faust, mais le savoir brûle toujours les doigts. Car le malheur est souvent lié à la compréhension. Combien paraît heureux le benêt ?

Ici[1], un petit garçon rejeté du monde des hommes cherche à comprendre. Ses parents sont morts. Il lui faut se construire sa propre mythologie. Jacques Dorme ce héros français aux traits si proches d’un Saint-Exupéry, sa grand-mère parisienne, il n’en fallait pas plus pour que la culture française s’affirme comme point d’ancrage : l’amour pour l’apprentissage de la langue, sa seule richesse. Il va bâtir sa vie là-dessus. Sur une image (mythique ?), de vieux livres trouvés (Le dernier carré), échoués dans une bibliothèque à moitié ravagée par le feux, dans les souvenirs désuets d’une jeune femme qui a quitté Paris dans les années 20. Staline l’a retenue prisonnière, dans ses griffes. L’actualité, d’ailleurs bien à propos, vient relayer la fiction romanesque. Divers journaux, magazines se sont arrêtés sur la folie stalinienne, son système inhumain, concentrationnaire. Makine rappelle à propos ces français qui ont chanté la gloire du petit père des peuples, qui ont écrit ces « Hymne à la Guépéou » : comment « imaginer leur regard qui choisissait cet aveuglement ignoble, leurs bouches qui osaient ces paroles ». Certainement les mêmes qui aujourd’hui font le panégyrique des jeunes issus de l’intégration qui auraient tant à nous apprendre ?! La Russie à cette époque est un pays occupé comme la France en 40 par l’Allemagne : pas plus de liberté pour les prisonniers des camps que pour les autres, civils ou militaires. Mais revenons vers une époque que l’on devrait mieux appréhender, la nôtre. Makine n’a jamais sa langue dans la poche. Déjà dans La musique d’une vie, il évoquait les « rouges », les procès staliniens, l’ « Homo sovieticus ». Là, il revient à la charge, tel les hussards de Reichhoffen ! Vision, très pudique de la France contemporaine, mais quels tableaux : cette plaque de rue Henri Barbusse, barbouillée ; le bruit d’un rodéo dans la rue, les vieux murs tagués, les recoins derrière l’abside d’une église souillés d’urine ; ce « nouveau français » fait de souillures verbales et acclamé comme langue des jeunes. La France qu’il avait imaginé derrière les pages lues n’est plus palpable que dans le regard des portraits, ces photos jaunies d’un monde disparu avec Doisneau. En définitive, la désillusion d’un homme qui aura trop attendu d’un patrie trop idéalisée : « Je me sens encore plus à l’écart de ce pays ». A qui le dites-vous M. Makine !

[1] Andreï Makine, La terre et le ciel de Jacques Dormes, Mercure de France, 199 p., 15 euros.