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Poésie

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L’ART DE LA FUITE


par Xavier Eman


artdevivreLa lassitude qui suit toujours le troisième kir…

Le petit flottement dans l’alcoolisation, le geste suspendu, le coup d’œil rapide vers la porte, l’idée de la chambre, d’un lit…

Surpris dans la montée par un violent point de côté, le pédalier qui se coince, la selle qui fait mal. Et ce bruissement dans les oreilles, comme si on entendait soudain toutes les supplications de son foie.

Mais le cœur hurle plus fort que le foie, alors on commande le quatrième et tout se remet en place. Impeccablement.

La machine dégrippée par cette nouvelle injection éthylique recommence à ronronner, emplissant peu à peu toute la fragile carcasse de cette brume cotonneuse qui est l’ultime refuge des âmes trop sensibles ou trop lâches. Ou les deux. Souvent les deux.

L’habitude guidant la main, on cherche le paquet de cigarettes dans la poche de sa veste, mais on a depuis plusieurs mois arrêté de fumer. Et en cet instant, on se demande bien pourquoi.

On regarde alors les gens, on les trouve laids bien sûr, comme si chacun des visages croisés n’était qu’un triste et implacable miroir.

Les rires excessifs des filles encore jeunes mais déjà marquées par la souillure de la nuit exaspèrent les nerfs comme un archet maladroit éreinte des cordes de crin et les courbettes sinistres de leurs apprentis amants donnent plus sûrement la nausée que la rencontre improbable du Ricard et de la crème de cassis au fond de l’estomac…

Machinalement, on caresse d’une main déjà un peu tremblante le pauvre petit crucifix gisant au fond de la poche de son pantalon pas encore idéal.

Pourquoi cet étrange fétiche ? On n’est même pas catholique… On a bien essayé de l’être, on aurait bien voulu... vraiment… mais on n’a pas réussi. On n’a pas réussi grand-chose il est vrai.

Une demie vieille trop maquillée s’effondre peu à peu sur le comptoir. L’aveyronnais couperosé trônant derrière le zinc lui jette un regard noir et déjà excédé par l’idée de devoir bientôt, une fois encore, la jeter sur le trottoir. La brute moustachue, dernier vestige gaulois perdu entre serveurs kabyles et plongeurs tamouls, ne semble pas embarrassé d’une trop grande compassion envers les diverses épaves qui chaque jour financent sa future retraite.

On se méfiera donc de ce salopard à bagouses bien du genre à vous coller un coup de gazeuse à la moindre embrouille ou à alerter la maréchaussée en cas de litige sur le règlement des apéritifs.

Un vrai nez de bœuf en somme, tout juste capable de remplir des verres sans apercevoir les vestiges de monde qui gisent en leur fond.

On a encore beaucoup parlé. On parle trop. Tout le monde parle trop. De l’esthéticienne au balayeur en passant par le comptable et l’épicier tout le monde à une multitude d’avis, toujours fermes et définitifs, sur l’avenir de l’humanité. Ce sont souvent les mêmes d’ailleurs mais on s’ingénie rageusement à y coller une quelconque petite touche personnelle afin de laisser croire qu’on dispose d’une pensée originale et autonome.

Sur la conduite de sa propre existence par contre, les avis sont plus flous. Plus diffus. Plus hésitants.

Quand on a dans la tête tant de choses si merveilleuses, si subtiles, si pertinentes, quelle indigne perte de temps que de poser des actes et de s’attacher à un quotidien toujours trop étroit pour sa gigantesque personnalité !

Quand on a son idée sur la revalorisation de l’Université française ou le renouveau de l’Art, quelle insanité que de pondre puis de torcher des gosses ou d’aimer son conjoint!

Des mots, des flots de mots, inépuisables, torrentiels… Des mots qui expliquent, qui justifient, qui excusent, qui remplacent… Les mots, ultime et véritable opium du peuple…

France, victime de la logorrhée de son peuple qui n’aime plus rien autant que s’écouter et n’a plus besoin de faire pour croire avoir fait.

La diarrhée verbale, dernière camisole de l’existence.

Les défenseurs de la famille sont des célibataires endurcis.

Les révolutionnaires sont des petits bourgeois fonctionnarisés abonnés à la cinémathèque.

Les romantiques sont des obsédés sexuels frustrés.

Les réactionnaires sont des poseurs branchés 24h sur 24 sur internet.

Les grands dispensateurs de leçons catholiques ne prennent même pas la peine d’aller à la messe.

Peu importe… Seuls les mots comptent. Seuls eux permettent de briller. Et l’on ne cherche plus rien d’autre que cela.

S’agripper à quelque chose, n’importe quoi, pour espérer paraître et se distinguer.

Les coruscants palabres des saoulards philosophes ne sont pas plus vains que les infinies discussions des doctes buveurs d’eau, grands amateurs de Monteverdi devant l’éternel, dont les imprécations furieuses ne se concrétisent jamais.

Les accrocs du 12 degrés sont mêmes bien souvent plus dignes car ils ont toujours une conscience plus ou moins nette de leur propre ridicule et de leur propre inanité.

Dans un monde factice dégueulant de virtualité arrogante, l’alcoolique finira par être l’un des tous derniers vestiges d’honnêteté.

Bien sûr, les sanglots ne sont jamais très loin car on a, comme tout le monde, rêvé d’autre chose que de ce poisseux renoncement et l’on enrage de ne pas avoir eu la force d’essayer ni la chance de croiser ceux ou celles qui auraient pu vous communiquer une flamme suffisante pour redonner vie à sa volonté atrophiée.

Du bruit, de la fumée, des excès, presque des impudences… c’est déjà ça… On rejoue à coups de bouteilles de Sancerre les batailles qu’on n’a jamais engagées, faute de combattants. On est courageux face à la gueule de bois et à la cirrhose comme on ne le sera jamais devant l’ennemi. Qui nous le demande d’ailleurs ?

Les verres s’enchaînent, la nuit avance. On redoute la fermeture légale de l’estaminet comme on craint une petite mort.

S’est-on assez assommé pour s’endormir sans délai, sans ces instants atroces où l’on risque de penser ?

Fébrilement, on commande une nouvelle tournée bien que son verre soit encore à moitié rempli, de peur que le farouche auvergnat annonce prématurément la fermeture des robinets à oubli.

Pourtant il s’en serait fallu de peu, de quelques voix, de quelques chefs, de quelques femmes, pour tirer de cette détresse mélancolique une énergie rebelle et conquérante capable de s’opposer à l’ignoble.

Mais le temps n’a pas voulu. Et Dieu non plus peut-être… Dieu que l’on continuera à chercher, maladroitement, comme une ultime planche de salut.

Mais Dieu ne se trouve pas au fond des caniveaux. Dieu n’est pas une bouée, c’est un astre qui finira par éclairer ceux qui sont capables de passer toute une vie la nuque roide et les yeux plantés dans un ciel désespérément vide…

Et bien peu ont cette force. On ne l’a pas en tout cas. On n’a pas grande chose il est vrai…

Si, des prétentions, quelques livres lus trop hâtivement, deux ou trois images plus ou moins truquées et un mépris immense que le dégoût de soi ne suffit pas à épuiser.

Les silhouettes se troublent tout autour, les voix se déforment, s’éloignent… l’extérieur devient presque supportable.

Un vieux fou, ancien sous officier qu’on appelle « Général », gesticule de plus en plus magnifiquement au fond de la salle. Il répète cinq fois chacune des phrases qu’il prononce, sans doute pour être sûr d’être bien compris par son interlocuteur imaginaire.

Finira-t-on comme lui ? Peut-être. Après tout si les gens auxquels on s’adresse sont eux bien vivants, il n’est pas certain qu’ils soient beaucoup plus vrais.

L’établissement va bientôt fermer, maintenant c’est sûr. Rien ne viendra empêcher cette terrible échéance.

La rue à présent. Le trottoir étrangement distordu. Quelques fenêtres allumées comme autant de poétiques et intrigantes veilleuses. Des pas qui s’enchaînent, sans volonté… Le mal de ventre et le léger remord qui va avec.

Et toujours l’impératrice tristesse au fond du crâne martelé par le souvenir de tant de mensonges.

Au coin d’une rue égarée, une bande de lascars étale sa vulgarité agressive, l’ennui collé aux baskets, l’insulte accrochée aux lèvres. Les sarcasmes et les injures fusent.

Immédiatement, la peur surgit, étalant son faciès immonde sur le corps chancelant du poète raté. Peur instinctive et profonde qui démontre que l’on est malgré tout encore un peu vivant. Moins nihiliste, moins désespéré et suicidaire qu’on le pensait quelques minutes auparavant.

Les souffrances morales s’évaporent étrangement vite face à la trouille bien concrète des douleurs physiques et de l’humiliation. Peur des coups, peur d’avoir mal, peur d’avoir peur…

Etre indigne même dans la déréliction, ultime outrage.

Alors on baisse la tête, on presse le pas et bientôt le silence se fait à nouveau. Juste une désertion de plus à ajouter sur la liste.

On est seul maintenant, déjà malade… on a envie de s’asseoir sur le rebord du trottoir et de pleurer. Mais un dernier sursaut d’on ne sait quoi interdit de donner au monde le spectacle aussi complet de sa défaite… Alors on serre les dents, on pisse contre une cabine téléphonique en injuriant la terre entière et on continue à déambuler, plus très sûr d’être vraiment sur le chemin du retour. Peu importe d’ailleurs puisque seule une demi-bouteille de vodka en train de tiédir entre deux tas de linge sale vous attend.

Un cliché. Encore un.

On passe son temps à moquer les clichés, à dénoncer les caricatures et à conspuer les préjugés puis l’on se rend compte un jour que l’on vit en réalité totalement au cœur d’un maillage étroit composé de tous ces chromos…

Même plus la force de geindre… Geindre sur une nature gâtée par trop de confort, trop de facilité, trop de protection…

Coup d’œil appuyé sur son téléphone portable dans l’espoir d’un quelconque message qui donnerait une quelconque illusion.

Incroyable hasard, cette porte surmontée d’un 6 semble bien être celle qui mène à son petit taudis sous les toits.

Une nouvelle journée vient donc de s’écouler.

Encore combien comme celle là ?