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Poésie

Le Café des hommes vaincus PDF Imprimer Envoyer

Le Café des hommes vaincus

par Xavier Eman



Il y a, du côté des Abesses, un petit rade dans lequel il serait malvenu d’amener la jolie média-planner dont on espère obtenir les faveurs mais qui est néanmoins l’un des lieux les plus curieusement chaleureux qu’il m’ait été donné de visiter.

Ici, derrière une vitrine couverte d’une crasse que les rayons du soleil ont définitivement renoncé à traverser, l’échec joyeux règne en maître.
Derrière le comptoir poisseux, une caricature de mère maquerelle à la retraite accueille les habitués par cette exclamation tonitruante : « Alors, on embrasse plus maman ? ! » et lorsque ces derniers se penchent pour baiser l’un de ses joues outrageusement fardée, elle leur saisit le visage avec vigueur et le colle entre ses deux immenses mamelles, éclatant d’un grand rire que l’habitude ne tempère jamais.
Grand rire communicatif qui embrase bientôt l’aréopage de visages délabrés qui semblent habiter le lieu.
Vous vous posez alors dans un coin du bar et commencez à enchaîner les kirs à 1euro 50 en écoutant le feu d’artifices de récits ubuesques qui vous bercent de leur saveur de poésie populaire.
Mythomanie, tristesse, colère, aventure, amitié, aigreur, générosité… les sentiments se mêlent dans une sarabande éthylique portée par la verdeur d’une langue qu’on croyait destinée à finir dans une arrière-salle abandonnée d’un quelconque musée d’histoire contemporaine.
Ces hommes cassés, abandonnés par des femmes qu’ils ne comprennent plus, ont travaillé plus durement qu’il n’est imaginable pour un esprit formaté Club Med et 35 heures. Ils se sont battus, certains arborent la même décoration que celle qui orne le revers de veste de Johnny Hallyday et bientôt le survet de Djamel Debbouze, ils ont fait de la prison, connu les hôpitaux et les blocs opératoires…
D’opinions les plus diverses, ils s’insultent régulièrement, en viennent parfois aux mains mais n’auraient jamais l’idée de s’abaisser à la délation policière qui semble être devenu la règle des mouvements politiques radicaux…
Leur foie supplicié a souvent été sacrifié sur l’autel d’une femme qui ne doit même pas se souvenir de leur nom… Ils n’ont pas des gueules de jeunes premiers aptes à faire mouiller les strings des petites idiotes mais peuvent parler d’amour sans avoir à rougir de honte…
Ils ont essayé. Ils ont échoué.
Vers minuit entre une clocharde blafarde qui étale sur le comptoir la litanie de piécettes récoltées durant sa journée de malheur et commande, dans un pauvre sourire, une coupe de champagne que chaque convive renouvellera jusqu’au départ de l’étrange fantôme.
Parfois des larmes perlent sous les paupières fatiguées à l’évocation d’un fils qui ne donne plus de signe de vie car le vieil ouvrier alcoolique fait honte à la belle-fille, classique salope issue d’une quelconque école de commerce et qui ne jauge l’humain qu’à l’aune de son utilité économico-sociale.
D’autres fois, un chant rebelle et grave s’élève, et les anciens d’Algérie ne rechignent pas à entonner le « chant des partisans », conscients que leurs vains sacrifices, si éloignés soient ils, ont tous pareillement échoués à faire barrage à l’ennemi commun : le règne du consumérisme et de l’indifférencié.
Chacun son drapeau noir, mais les copains sont là.
Pour tous, pour les dredadlockeux comme pour les tradis, pour les petits génies partis à Londres pour glaner quelques KF supplémentaires, pour une gauche ayant renié les prolos « lepénisés », pour les tenants du « hype » et du « cool », pour les DJs et les teufeurs, pour les étudiants en archi et en design d’intérieur, ce sont des ratés, des épaves, des résidus couperosés d’une « France moisie », des vestiges absurdes de temps honteux…
Moi, c’est mon peuple.