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Poésie

Georges Darien PDF Imprimer Envoyer

GEORGES DARIEN,

L’ENNEMI PUBLIC

par Adrien Meis


darienOn le considérait comme « un monsieur pas commode », baroque, excentrique, irrécupérable à droite comme à gauche, dont la virulence effrayait les éditeurs et lui valut bien des déboires. Extrait : « Je n’aime pas les pauvres. Leur existence, qu’ils acceptent, qu’ils chérissent, me déplaît ; leur résignation me dégoûte. A tel point que c’est, je crois, l’antipathie, la répugnance qu’ils m’inspirent, qui m’a fait devenir révolutionnaire. Je voudrais voir l’abolition de la souffrance humaine afin de n’être plus obligé de contempler le repoussant spectacle qu’elle présente. Je ferais beaucoup pour cela. Je ne sais pas si j’irai jusqu’à sacrifier ma peau ; mais je sacrifierais sans hésitation celles d’un grand nombre de mes contemporains. Qu’on ne se récrie pas. La férocité est beaucoup plus rare que le dévouement ».

Dans le genre furieux, Darien se pose là ! A part Léon Bloy, on peine à trouver un gaillard qui ne décolère jamais et à ce point écorché vif. La réédition de ces œuvres principales est l’occasion de se pencher sur cet anar individualiste[1] afin de prendre conscience ou de se rappeler l’étonnante modernité de cet écrivain au style acéré et aux formules cinglantes.

A l’état-civil, le bouillant Georges Hyppolite Adrien (1862-1921) se caractérise par les trois « i » : inclassable, inconfortable, irrécupérable. C’est pourquoi toute sa vie, il sera réfractaire à l’embrigadement, que ce soit à une caste, une chapelle ou un milieu. Issu de la bourgeoisie protestante parisienne, élevé par une belle-mère qui veut le convertir au catholicisme, il refuse ce monde en s’engageant dans les Bat’ d’Af. Mais rebelle à la discipline, il passera trente-trois mois de travaux forcés sur ses soixante (cinq ans) d’engagement, le marquant à jamais, en en faisant un homme dur et peu enclin aux bons sentiments. A son retour à Paris, il rompt avec sa famille et se met à fréquenter les milieux littéraires, en révolté.

Sa funeste expérience militaire lui inspire Biribi en 1888, qu’aucun éditeur n’accepte, de peur de s’attirer les foudres du ministère de la Guerre. Savine n’est pas loin d’accepter sa publication mais lui préfère Bas les Cœurs ! – rédigé en 26 jours ! – le jugeant, à tort, moins polémique. Sur fond de guerre de 1870 et de répression de la Commune, Darien vitupère la guerre et le patriotisme d’où qu’il vienne, renvoyant dos à dos gauche et droite, Thiers et Gambetta, et tire à boulets sur l’attitude des bourgeois lors de la débâcle de 1870-1871, au parfum, déjà, de collaboration, au premier rang desquels se place sa famille, qui s’est réfugiée à Versailles pendant la Commune. un symbole pour celui qui devient un réfractaire à tous les pouvoirs.

Biribi lui permet une catharsis en surmontant les traitements supportés et le spectacle de la misère et de l’avilissement de ses réprouvés qui en ont fait un homme dur, révolté, sans pitié ni pour les bourreaux, ni pour les victimes dont la résignation l’écœure : « A quoi ça leur sert-il d’avoir souffert ? Des animaux. Pas même. Des bêtes sans rancune ». Le livre sera attaqué en vain par le ministre de la Guerre, qui devra abandonner les poursuites, malgré la charge impitoyable contre la caste militaire : « L’armée, c’est le cancer social ».

Pourtant, malgré cette vengeance par les mots, Darien reste lucide et honnête envers lui-même, en témoigne son autoportrait dans Les Pharisiens, qui impressionna fortement André Breton : « C’était une sorte de barbare intolérant et immiséricordieux. Il avait été très malheureux déjà, à différents titres. Et de la compulsion de ses souvenirs douloureux, il était entré en lui une grande haine des tortionnaires et un grand dégoût des torturés. De sorte qu’il lui arrivait de souhaiter ardemment le bonheur des misérables, tout en restant convaincu le plus souvent que la seule chose méritée qu’il pût leur advenir était d’être, de temps en tempos, massacrés en masse […]. Mais, au fond, il ne tenait réellement à rien. D’ordinaire, il n’était même pas misanthrope, il s’en foutait ».

Réfractaire absolu, sa rage le tient debout. Et lui inspire le chef d’œuvre absolu de la littérature anarchiste, Le Voleur, légitimant le vol : « Forcer une serrure, c’est briser une idole ». Chaque page de ce livre est un régal de cynisme et de pessimisme. « De tous les impôts, le vol est celui que les civilisés payent le plus douloureusement, mais le plus consciemment ». On voudrait le citer intégralement. « Il ne faut pas manger tes ongles parce qu’ils sont à toi. Si tu aimes les ongles, mange ceux des autres ». Tout le monde en prend pour son grade. « Qu’est-ce que la civilisation ? C’est l’argent mis à la portée de ceux qui en possèdent ». Quant aux nostalgiques du Mur des fédérés, qu’ils méditent « Autrefois, quand on était las et dégoûté du monde, on entrait au couvent ; et lorsqu’on avait du bon sens, on y restait. Aujourd’hui, quand on est las et dégoûté, on entre dans la révolution, et lorsqu’on est intelligent, on en sort ». Condamné par la critique bien pensante, le roman sera salué par deux hommes aussi opposés que Charles Maurras et Séverine, le disciple de Jules Vallès.

Pamphlétaire et romancier corrosif (« Le nombre des êtres humains qui traversent l’existence sans jamais rien voir ou rien entendre est prodigieux »), ses ouvrages sont autant de machines de guerre dirigées contre la France repue et satisfaite de la si mal nommée « Belle Époque », le pouvoir des nantis (« Le crime le plus horrible des riches envers les pauvres est de s’être arrogé le droit de leur distribuer la justice et l’assistance, de leur faire la charité »), la veulerie des castes, l’arrivisme combinard, qui culmine avec La Belle France : « La France est catholique parce que la femme est catholique parce qu’elle n’est pas libre ».

Une prise cinglante qui n’a rien perdu de son éclat.


[1] Georges Darien, Voleurs !, préface de Jean-Jacques Pauvert, Omnibus, 2005, 1370 p. Ce recueil comprend sept de ses œuvres BiribiBas les Cœurs !Le VoleurL’ÉpauletteLes PharisiensGottlieb KrummLa Belle France.