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Poésie

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Entretien avec Vladimir Volkoff


Recueilli par Francis Cunhek

Livr’Arbitres – Vous venez de publier un dernier opus[2], consacré à la Russie post-communiste confrontée à son Histoire et à son riche passé. En préambule vous citez Gabriel Marcel, que n’aurez pas renier le regretté Guitton : « La seule victoire sur le temps est celle de la fidélité ». Est-ce une devise personnelle

Vladimir Volkoff – Oui. Vous savez, je suis né russe en France, sans l’avoir choisi. J’ai toujours eu au fond de moi l’impression que je suis né pour perpétuer ce qui n’est plus, un monde disparu. Tout d’abord, c’est la fidélité à l’ancienne Russie qui m’est apparue vitale. Puis, en tant que militaire en Algérie, c’est une autre fidélité que j’ai découvert : la fidélité à la cause. Depuis, deux fidélités m’habitent : celle à la Russie et celle à l’Algérie.

L.’A. – Dans Les Orphelins du Tsar, vous montrez en fait que la période communiste – sanguinaire s’il en est – ne fut qu’une parenthèse de la longue histoire russe. A travers les destins croisés de vos personnages – les fameux Psar qui parsèment votre œuvre, un peu comme les Pikkendorff de votre ami Raspail – vous parvenez à expliquer le XXe siècle russe, revenant sur les points où ça fait mal : l’abandon par l’allié français en 1917 et le bain de sang communiste qui s’en suivit, durant lequel la sainteté de la Russie est passée par le martyr. « La Russie ne sera qu’un vaste pogrom » écrivez-vous. Pensez-vous que le sang était le seul moyen pour la Russie de se convertir ?

V. V. – Toute rédemption passe nécessairement par le sang. Il n’y a pas de rédemption sans croix et sans croix pas de résurrection. La croix est le seul chemin. Les catholiques représentent leur crucifix avec un Christ souffrant ; les orthodoxes, eux, le représentent en gloire. Leur vision est différente, mais leur idée est la même : la croix est le chemin de la rédemption. Ce qui m’a frappé dans la Russie, c’est son analogie avec la Révolution française : la Révolution de février 1917, c’est le 14 Juillet 1789 ; Lénine et Staline, c’est la Terreur de 1793 ; Krouthchev, c’est Thermidor. Aujourd’hui, avec Poutine, on est en plein bonapartisme. Le rapprochement est très frappant. Toutefois, le temps diffère : ce qui s’opère en quelques mois en France s’étale sur des décennies en Russie. C’est la démesure russe ! Ma devise, en fait, serait plutôt : « Nationalistes de tous les pays, unissez-vous ! ». J’aime les nations car elles sont vivantes. Les nations sont des personnes et elles apportent au concert de l’humanité. En effet, chaque nation a quelque chose de spécifique. Il en va ainsi pour la Russie. Dostoievski avait prédit : « La Russie n’a pas dit son dernier mot ». Il est aussi l’auteur de la formule : « La beauté sauvera le monde », reprise un siècle plus tard par Jean-Paul II. Concernant son martyr, la Russie dénombre officiellement 300 000 victimes orthodoxes, c’est à dire dix fois plus que les 30 000 martyrs récensés par l’Église dans les premiers siècles de son existence : c’est vrai que les Russes sont toujours extravagants ! Mais contrairement aux Français, la Russie a réussi à clore cette page sombre par la canonisation de la famille impériale. Pour mettre un terme à 75 ans de communisme, ils ont choisi la solution spirituelle. Pour tirer un trait dessus, ils ont choisi une sorte de catharsis spirituelle et non juridique, ce que les Français n’ont osé le faire avec Louis XVI et sa famille, pourtant supprimés pour des raisons similaires. A la chute de l’URSS, j’ai milité en vain à l’ONU et ailleurs pour organiser un procès de Nüremberg du communisme. A la place, les Russes ont choisi Nicolas II et les néo-martyrs.

L.’A. – Anne Bernet qualifie votre livre de « lavarandien ». Trouvez-vous cette critique justifiée, déplacée ou hors de propos ?

V. V. – La Varende a joué un grand rôle dans ma vie. J’ai lu Les Manants du Roi à 16 ans et j’ai fait une découverte merveilleuse : il existait donc en France une fidélité semblable à la mienne pour la Russie. Dans mon roman, la notion de fidélité en constitue la trame. C’est dans ce sens, je pense, qu’il faut comprendre l’expression d’Anne Bernet, et non dans mon style.

L.’-A. – Une question qui me brûle les lèvres : Les orphelins du Tsar connaîtront-ils une suite ?

V.V. – Actuellement, je termine un livre sur l’Algérie. Une suite, sans doute, si Dieu me prête vie ! Peut-être une trilogie. Dans un deuxième tome, je vois bien un ensemble : la Révolution, une lutte entre l’émigration et le KGB, ainsi que la suite du duel entre Volodia et Basile. Quant au troisième volume, je verrais bien Ouirko allant en Russie, la découvrir et vouloir aller à la rencontre du passé. Là, elle comprendrait que trois générations, ça ne se détruit pas comme ça ! Vous savez, aujourd’hui, les espions soviétiques, je vois ça différemment, mon optique a changé depuis le bombardement de Belgrade en 1999.

L.’A. – On se souvient de votre fameux appel, où vous écriviez votre « honte d’être Français » devant de tels actes.

V. V. – Oui, j’ai découvert à ce moment que les salauds ne sont pas tous du même côté, qu’on peut très bien servir un régime, sans l’approuver, ni cautionner ses excès. Je suis souvent invité par l’ambassadeur de Russie, qui tient absolument à rendre hommage à l’émigration. Je ne sais si vous saisissez ! Nous qui étions des social-traîtres, la nouvelle Russie nous rend hommage désormais ! En fait, le troisième tome serait la réconciliation aujourd’hui de la Russie avec l’Histoire.

L.’A. – Ce que la France n’a jamais su ou voulu faire.

V. V. – C’est vrai, la France n’est toujours pas réconciliée. Deux fois, l’occasion a été manquée par de Gaulle : en 1944 et avec l’Algérie. La France est toujours cassée aujourd’hui. Ma femme est Suissesse. Eh bien, la Suisse est un pays qui n’est pas cassé ni historiquement, ni politiquement. On est à la fois au Moyen-Âge et à l’âge de l’informatique. Par contre, la France doit être le seul pays au monde où la Fête nationale célèbre la victoire d’une France sur l’autre et à avoir un Hymne national avec des paroles immondes.

L.’A. – Revenons aux Orphelins du Tsar. L’action se déroule en 1990, en pleine chute de l’URSS. Le précédent, L’Hôte du pape[3], se passait en 1978. Chez Volkoff, l’espionnage laisserait-il la place à la politique-fiction ? Tout en restant fidèle à la véracité des faits, vous faîtes intervenir des personnages imaginaires dont le comportement interroge notre passé proche.

V.V. – Le monde de l’espionnage est riche en intrigue, en action, ce qui peut satisfaire un goût purement littéraire. De plus, il développe une double métaphore. D’une part, les choses ne sont pas ce qu’elles ont l’air d’être, un peu comme des masques que l’on porte. D’autre part, une métaphore chrétienne : l’espion qui vit dans un milieu hostile, en attendant de goûter à la Jérusalem céleste. C’est son humilité qui doit faire réussir le chrétien. Mais votre question est intéressante, sans doute qu’aujourd’hui, l’inspiration métaphysique a pris le pas sur l’inspiration technique.

L.’A. – On a l’impression aussi d’une plus grande présence du sacré dans votre œuvre, inspiré sans doute de Dostoiesvski. Ainsi, dans L’Hôte du pape, un des personnages ne peut tuer le pape, un autre homme oui, mais pas le pape. De même, dans Les Orphelins, le parallèle est fait avec le Tsar, parlant du « mystère de la monarchie », idée que vous avez déjà développer, notamment dans votre essai Du Roi.

V. V. – Le sacré a toujours été présent dans mes livres, déjà au début. Mais peut-être qu’aujourd’hui, il est moins sous-jacent. En effet, le monde n’a pas l’air d’être ce qu’il est, c’est une métaphore du sacré. L’Eucharistie est une métaphore : une chose en est une autre. Sur ce point, catholiques et orthodoxes diffèrent : pour les premiers, le pain devient le corps du Christ, pour les seconds, il reste du pain, même si il est aussi le corps du Christ. Le sacré est une métaphore. Ainsi l’eau bénite, qui est de l’eau sacrée, mais qui reste de l’eau. Pour moi, le sacré est très important car les choses ne sont pas ce qu’elles sont. C’est ce qui explique mon goût pour l’ésotérisme et notamment pour l’œuvre de Carl Jung, qui est un peu autre chose que Freud !

L.’A. – Votre œuvre semble une sorte de réflexion métaphysique sur le mal.

V. V. – En effet, la notion du mal est un de mes thèmes principaux. Comme le notait Dostoiesvski, « si le diable n’existe pas, tout est possible ». Moi, je parle de « l’homoépathie du mal ». Contrairement à Rousseau, je pense que je suis un salaud et vous aussi. L’homme n’est pas bon naturellement. Mais je crois à l’utilité du mal. De même que l’on peut utiliser le mal pour faire le bien, regarder le soldat ou l’espion. Je suis d’accord avec Pascal : « Qui veut faire l’ange, fait la bête ». J’aime beaucoup monté à cheval, j’aime le contact du cheval lorsque le cheval devient cavalier et le cavalier devient cheval. J’aime cette image : guider le mal vers le bien. Dostoiesvski le montre très bien, alors que Tolstoï n’a rien compris.

L.’A. – Vous doutez du hasard à de nombreuses reprises dans votre œuvre. Est-ce une façon déguisée d’expliquer la Providence ?

V.V. – Je ne vois pas l’action de la Providence dans tous les actes de ma vie. Mais le monde a un sens et je ne crois pas à l’absurde, donc au hasard. C’est à nous de déceler des signes dans notre vie et de décider en connaissance de cause.

L.’A. – Justement, de quels influences vous nourrissez-vous intellectuellement ?

V. V. – Vous savez, je viens d’un milieu où l’on m’a appris très tôt à lire, vers 3 ans. Ce qui fait que je lisais Robinson Crusoé et Jules Verne dès 7 ans, et, à 13 ans, je dévorais Dostoiesvski ! C’est un écrivain majeur, qui a beaucoup influencé ma pensée, mais très peu ma technique. Soljenitsyne ne m’a pas influencé directement mais est un très très grand écrivain. Dans mes influences françaises, je dirais : Balzac, Maupassant, les classiques (plus Corneille que Racine !) ; la poésie du XVIe siècle (ah Ronsard !) jusqu’à Lamartine et les romantiques, après je n’y entends rien ! ; certains contemporains : Jean Anouilh, Jean Raspail ou Françoise Chandernagor, qui sera considéré comme un écrivain majeur du XXesiècle. J’ai beaucoup lu en anglais : Lawrence Durell évidemment, auquel j’ai consacré un essai[4] ; Shakespeare ; Faulkner ou pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ; sans oublier le plus grand romancier, l’insurpassable Dickens. Sans oublier Jules César. Quand j’étais petit, je voulais écrire comme lui ! Et un tas d’auteurs dits mineurs comme Agatha Christie ou Donald Hamilton, dont je relis régulièrement la vingtaine de romans.

L.’A. – Vous évoquez la filiation par nos aïeux qui nous relie « jusqu’au fond de l’histoire », car nous sommes « un résumé de tous ces gens qui ont vécu notre vie avant nous ». Vous êtes attachés à la mémoire, aux racines et à la transmission du patrimoine de nos pères : « Un Russe est avant tout un Russe » ?

V.V. – Il existe de formes de pensée. Il y a ceux qui veulent faire du passé table rase. Après, on assume ou on n’assume pas. C’est valable pour l’armée, la famille, le milieu. Je n’aime pas le refus, la table rase. On doit être fier de que l’on est. Je n’ai pas demandé à naître en France. J’y suis né, j’assume et j’aime ce pays qui est le mien au même titre que la Russie. Je ne suis ni Le voyageur sans bagages, ni Fils de personne. Il faut savoir passer son passé au crible de l’intelligence. Je suis un peu théologien et ça me plaît d’être chrétien. Je ne le suis pas juste parce mes parents l’étaient, mais j’ai cherché à connaître ma foi et à la nourrir, et j’assume !

L.’A. – Dans Les orphelins du Tsar, l’officier Sergo prend conscience (en 1990) que la Russie devrait reprendre contact avec la diaspora russe, « et pas seulement pour des raisons politiques ». Tout d’abord, cela a-t-il été réalisé ? Ensuite, avez-vous ou auriez-vous voulu être contacté par la nouvelle Russie, vous qui êtes restés fidèle à l’âme russe éternelle ?

V.V. – A l’époque, j’avais défendu Zinoviev lors de la sortie de son Homo Sovieticus. Je pensais qu’il avait raison, que l’URSS avait transformé les Russes pour en faire un être hybride. Eh bien, je me suis trompé. Les Russes n’ont pas changé, ils aiment leur Russie. Pour répondre à votre question, je suis sur une liste de cinquante personnalités émigrées qui disposent d’un visa permanent pour la Russie signé par Poutine.

L.’A. – N’oublions pas que l’action des Orphelins du Tsar se déroule à Paris, « dans la France abîmée, saccagée, défrancisée d’aujourd’hui ». Quel diagnostic dressez-vous pour notre pays ? Êtes-vous comme votre double compatriote Andreï Makine désenchanté par la France ?

V. V. – Ma situation est très différente de celle de M. Makine. Lui a choisi de ne pas vivre en Russie mais en France, moi pas. Par contre, il a raison d’être déçu. Pour ma part, je suis… horrifié par la France actuelle. Les Français ne sont plus fiers de l’être, ils n’aiment plus leur pays. Regarder la langue française, ils ne cessent de la massacrer !

L.’A. – Quel regard portent les Russes sur la France et les Français ?

V.V. – Eux aussi sont très déçus par le fait que la France ne fasse rien pour répandre la langue française. J’étais il y a quelques semaines à Omsk (qui est situé plus loin de Moscou que Moscou de Paris) où des jeunes filles montaient et jouaient en français des pièces de théâtre, et cela, sans le moindre soutien français, juste par amour de notre langue ! Depuis 1991, les Français n’investissent pas en Russie, à part les traiteurs ! Dans les hôtels, on entend parler italien, allemand et bien sûr anglais, mais rarement français. Pourquoi ? Je ne saurais l’expliquer. Toutefois, les choses semblent évoluer. Un club rassemblant des entreprises françaises – dont Renault – désirent investir en Russie. J’ai accepté de les suivre dans cette direction.

L’.A. – Que pensez-vous de la situation du « bandit dans son adolescence », Édouard Limonov ?

V. V. – L’affaire Limonov est une fausse affaire, très suspecte. Je ne sais quoi en penser. Qui s’en sert ? Qui cela embête ? Limonov est un type qui s’est attiré des ennuis en fréquentant d’autres types pas clairs et cherchant surtout à faire parler de lui.

L.’A. – Dans L’Hôte du pape, à travers le cas de conscience du mystérieux Monseigneur Ilia – qui concentre en lui toutes les contradictions russes – vous dressez un véritable plaidoyer en faveur de l’Unité des chrétiens catholiques et orthodoxes, soulignant ce qui les différencient et ce qui les rapprochent. Vous appartenez à la race des optimistes : vous avez raison et vous voyez juste. En effet, l’élection de Benoît XVI a confirmé vos propos. Dès son intronisation, le nouveau pape a fait le vœu d’hâter l’unité des disciples de Jésus-Christ. Ce qui ne peut que réjouir un orthodoxe comme vous, semblant appartenir à une Église bicéphale ?

V. V. – Je suis confiant, même si je sais que les catholiques ne comprennent rien aux orthodoxes. En ce sens, Jean-Paul II – admirable dans toute son action – était très mal conseillé dans ce domaine. Le prosélytisme n’existe pas chez les orthodoxes. C’est un important malentendu. La seule solution n’est pas un rapprochement par des discussions incessantes sur le Filioque ou la primauté du pape, mais bien Fatima[5]. Que tous les évêques du monde – catholiques et orthodoxes – consacrent la Russie à Marie, c’est cela qui fera progresser l’œcuménisme.

[2] Les Orphelins du Tsar, Le Rocher, 2005, 293 p.

[3] L’Hôte du pape, Le Rocher, 2004, 337 p.

[4] Lawrence le Magnifique, Essai sur Lawrence Durell et le roman relativiste, L’Age d’Homme, 1984.

[5] Vladimir Volkoff parle des apparitions de la Vierge Marie à Fatima au Portugal en 1917, durant lesquelles elle demanda la conversion de la Russie à son Cœur Immaculée.