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Poésie

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Entretien réalisé par Pierre de Jaumont




bergeronOn n’est jamais aussi proche du Capitole que de la Roche Tarpéienne. Cette expression n’est elle pas significative chez Béraud comme vous l’écrivez vous-même situant l’œuvre et le personnage aux extrêmes de la félicité et du malheur dans le Qui suis-je ?[1] que vous venez de lui consacrer chez Pardès ?
Effectivement le destin de Béraud est fascinant car cet homme fut le journaliste le mieux payé de l’entre-deux-guerres ; ses critiques, ses éditoriaux étaient lus avec attention ; ses bons mots étaient redoutés ; son amitié était recherchée. Etre invité aux « Trois Bicoques », sur l’île de Ré, ou à sa table, dans l’un de ces restaurants parisiens ou lyonnais qu’il ne quittait qu’à l’aube, étaient un insigne honneur. Et puis tout bascule : on le fuit, on l’oublie, on le renie. Condamné à mort, le voilà rejeté par ceux là mêmes qui vivaient dans son ombre, qui lui devaient leurs premiers succès.

Il faut préciser que Béraud fut entre les deux guerres une formidable « locomotive » qui contribua à faire connaître quantité de peintres, d’illustrateurs et d’écrivains, mais aussi d’artistes lyriques, de grands cuisiniers etc. Béraud était considéré comme un véritable chef de file de sa génération, à Lyon d’abord, puis à Paris.

Soudain le silence, l’abandon, le martyre. « Du fond de ma prison, j’élève vers mes confrères et mes derniers amis le cri suprême d’une conscience révolté », écrit Béraud, de sa cellule de Fresnes, alors qu’il attend sa mise à mort .

Mais en étudiant la vie de Béraud, j’ai également été agréablement surpris par la solidarité qui s’est manifestée de la part de certains de ses anciens amis, qui s’étaient éloignés de lui pour raisons politiques. Je pense à l’illustrateur Jean Oberlé, qui était parti à Radio Londres. Je pense surtout à Jean Galtier-Boissière. Le directeur du Crapouillot, sorte d’anarchiste antimilitariste, le soutint constamment dans sa revue, qu’il ouvrit d’ailleurs largement aux épurés de 1944 : Rebatet, Thérive, Pierre Dominique, etc.

C’est dans ce genre d’épreuves qu’on compte ses vrais amis. Et mon grand regret, c’est de ne pas y avoir vu la figure de Joseph Kessel. Béraud et Kessel avaient été les plus grands amis qu’on puisse imaginer, pendant quinze ans. Ils avaient parcouru le monde ensemble, ils avaient vécu des aventures incroyables. Ils s’étaient dédié réciproquement leurs premiers succès littéraires. Ils se fâchèrent après le 6 février 1934 : Béraud soutenait ceux qui manifestaient « contre les voleurs ». Kessel, lui, publiait un livre en faveur de Stavisky. Directeur de Gringoire, Kessel prend ses distances avec l’hebdomadaire, quand celui-ci se met à fustiger, au travers des éditoriaux de Béraud, notamment, la France colonisée par Blum et les blumistes (voir la liste des colonisateurs, dans Popu Roi, l’un des meilleurs livres de polémique de Béraud, reprise de ses éditoriaux les plus virulents de Gringoire).

Apparemment la fâcherie entre Béraud et Kessel a été profonde, irrémédiable, car quand j’ai demandé à Maurice Druon, le neveu de Kessel, s’il accepterait de co-parrainer l’Association des Amis de Béraud, au nom de l’amitié qui unissait avant-guerre Béraud et son oncle, il m’a très gentiment répondu, mais m’a dit que c’était totalement impossible, compte tenu du passé. Je venais pourtant de recevoir l’adhésion de Jean Amadou, Pascal Sevran, Bernard Clavel, Francis Lacassin, Jean Dutourd, Me Jacques Vergès, etc. Cette période où les français ne s’aimaient pas a laissé des traces profondes. C’est d’ailleurs pourquoi elle reste une période fascinante.

« Où commence la vie d’un homme, où finit-elle ? Est-ce autre chose que le maillon d’une chaîne tendue entre les âges ? ». Ces propos tirés de Qu’as-tu fait de ta jeunesse ? semblent un appel à la continuité d’une œuvre, d’un combat. Vous sentez vous un maillon de l’œuvre béraldienne ?

Non, je ne me sens pas « un maillon de l’œuvre béraldienne ». Parce que j’ai acheté une maison sur l’île de Ré, non loin des « Trois Bicoques », non loin du cimetière où il est enterré, je me suis intéressé à Béraud. Et j’ai découvert avec surprise un vrai grand écrivain oublié. C’est donc le hasard seul qui m’a conduit sur les pas de Béraud.

Mon but est simplement de redonner une impulsion à son œuvre, pour qu’elle retrouve une place normale dans le panthéon littéraire et intellectuel, dans notre patrimoine.

Je me suis assigné l’année 2008, le cinquantième anniversaire de sa mort, pour l’atteinte de cet objectif. Si en 2008, Béraud est à nouveau publié, lu, cité, Béraud est sauvé. Sa vie hors du commun, son œuvre, suffiront alors à le préserver à jamais de l’oubli.

Dans Ce que j’ai vu à Moscou, Béraud rappelle les deux enseignements de son père, l’amour du travail et de ne jamais baisser les yeux. Est-ce ce dernier point, ce refus des compromis, qui l’a perdu ?

Ce qui a perdu Béraud, c’est évidemment son amour de la polémique. Il adorait la guerre des mots. Son jugement n’était pas toujours sûr, et rarement mesuré ! Martin du Gard raconte par exemple dans ses souvenirs une rencontre entre Béraud et Cocteau, alors que Béraud l’avait rudement brocardé dans l’un de ses articles. Et à la surprise de Martin du Gard. Béraud tombe sous le charme de la vivacité et de l’intelligence de Cocteau, celui-là même qu’il avait assassiné dans l’un de ses articles, la semaine précédente !

Béraud a souvent été l’homme des mots violents, des formules à l’emporte pièce, des jugements cruels. Il s’est fait beaucoup d’ennemis parmi ceux qui ne le connaissaient que par sa plume.

Son procès, dont l’association de ses amis a publié l’intégralité des « minutes », a montré que ce qui a surtout été reproché à Béraud, ce ne sont pas ses contacts avec les Allemands (inexistants, de l’aveu même de de Gaulle, qui le gracie, ou de Mauriac, qui le défend dans Le Figaro), ce sont ses articles de polémique contre Blum, les « parasites étrangers », le Front populaire, publiés avant la guerre. En 1944, on lui fait payer l’échec du Front populaire. Car Béraud et Gringoire (900.000 exemplaires par semaine, dans une France qui comptait 38 millions d’habitants, c’est presque l’équivalent du 20 Heures de TF1 !) ne furent pas pour rien dans l’effondrement de la gauche, en 1937.

Lorsque l’on s’arrête un instant sur le merveilleux triptyque des Ce que j’ai vu, sur ses rêveries de flâneur salarié, on est en droit de se demander si une telle liberté de vue existe encore, que ce soit chez les journalistes d’investigation où les écrivains contemporains ?

Il est de tradition de regretter la liberté de ton d’autrefois. Cette liberté de ton, c’est d’abord la Loi Gayssot autres, qui y a porté atteinte. Le talent, la pertinence, existent toujours. La différence, c’est qu’il y a les juges, sans parler du « politiquement correct » aux mains d’un petit lobby.

Pour ma part, je ne suis pas sûr que les reportages de Béraud soient très anticonformistes. Il a souvent une bonne vision géopolitique, mais ce n’est pas la partie de son œuvre que je trouve la plus originale, la plus forte. On trouve aussi, à l’époque, des reportages de qualité chez Albert Londres et sans doute plus anticonformistes chez les frères Tharaud. Pour ma part, je mets les cinq livres de souvenirs de Béraud (La Gerbe d’Or, Qu’as-tu fait de ta jeunesse ?, Les Derniers beaux jours, 15 Jours avec la mort – La chasse au lampiste, et TF677) au dessus de tout . Ses romans de la « trilogie du pain » : Le Bois du templier pendu, Les Lurons de Sabolas, Ciel de suie, forment une fresque qui a sa place parmi les chefs d’œuvre du roman historique ; Le Martyre de l’obèse est formidable d’humour. Et il y a ses pamphlets, qui font revivre les drames de son temps : Pavés rouges, Trois ans de colère, Popu-Roi, faut-il réduire l’Angleterre en esclavage ?, Sans haine et sans crainte.

Parmi les 57 livres qui forment l’œuvre de Béraud, on peut faire beaucoup de découvertes.

L’Association des Amis d’Henri Béraud que vous dirigez, c’est aussi un formidable travail de recherche, de réédition où de fines plumes à travers différents cahiers s’essayent à ressortir Béraud de l’anonymat :

Votre question n’en est pas vraiment une. Merci de votre compliment. La chance de notre association, c’est la qualité, la diversité de l’œuvre de l’auteur, et aussi la complexité de sa vie. Béraud est un personnage extrêmement coloré. C’est un plaisir que de le promouvoir ! Et c’est plutôt facile, une fois franchie la barrière de l’ignorance.

Francis Bergeron, vous êtes également un admirateur des Hussards. Après avoir réalisé une exposition les concernant à Paris, richement pourvue, vous souhaiteriez la présenter en province. Un appel aux bonne volonté, donc ?

Mes goûts littéraires ne se limitent pas à Béraud. En ce moment, par exemple, je lis avec grand plaisir le belge Pol Vandromme et le plus anglais de nos académiciens, Michel Mohrt.

J’aime aussi beaucoup les « hussards » : Déon, Blondin, Laurent, Nimier, et leur aîné, Kléber Haedens. J’ai en effet organisé l’an dernier une exposition sur les « Hussards » à la Maison de la Bibliophilie, à Paris. J’ai réuni une assez bonne documentation (livres, photos, revues, affiches de films, etc.). J’aimerais pouvoir la faire circuler, pour contribuer à la promotion de ces écrivains. A Metz, pourquoi pas ? Ayant passé mon enfance dans la région (Thionville, Hayange, Mondorf), ce serait un bon prétexte pour y revenir !

J’apprécie particulièrement Jacques Laurent. J’admire cet homme qui a dilapidé la fortune qu’il avait acquise avec ses Caroline chérie, pour faire vivre des revues littéraires d’une qualité exceptionnelle : la Parisienne, Arts.

Je fais donc appel aux bonnes volontés pour pouvoir à nouveau présenter cette exposition, à Metz ou ailleurs en France.

Pour conclure notre entretien, peut-être pourrions nous, par exemple, inviter nos lecteurs cet été à la « journée béraldienne » devenue ces derniers temps la plus sulfureuse des promenades littéraires ! En quoi consiste-t-elle ?

Depuis 1993, nous organisons, chaque 14 juillet, une promenade littéraire, sur les pas de Béraud, dans les rues du village de Saint-Clément-des-baleines, sur l’île de Ré.

Les premières années, ce fut assez rude : barrages de gendarmes, manifestations communistes. Et même, en 1997, une agression contre les petites filles qui portaient la gerbe de fleurs destinée à la tombe de Béraud. J’ai eu le plaisir de gifler l’agresseur et de lui arracher… sa perruque !

Chaque année, la promenade littéraire était interdite. Nous étions obligés de saisir le tribunal administratif. Nous avons gagné tous nos procès, avec l’aide de Me Wallerand de Saint Just. Mais cette bataille littéraire (et parfois dans la rue !) a énormément contribué au succès de l’Association des Amis de Béraud. La promenade littéraire a rassemblé jusqu’à cent personnes, avec des personnalités comme Jean Raspail, ADG, François Brigneau… Le Figaro et France Soir, sous la plume de Jean Dutourd et Geneviève Dormann, le quotidien Présent, Jean-Paul Angelleli, dans Rivarol, ont largement contribué à ridiculiser ces interdictions municipales de promenades littéraires.

A présent les passions semblent apaisées. Et du même coup notre promenade est devenue moins courue, plus symbolique. Il faut que notre association imagine quelque chose de nouveau et de différent pour les 14 juillet 2004 à 2008.

[1] Francis Bergeron, Béraud, qui suis-je ?, Pardès, 2003, 10 €.