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Poésie

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Dien Bien Phu

par Patrick de Retonfey

Malgré la panne de bus, j’ai bien fini par arriver. Dien Bien Phu. Deux grandes rues interminables sous un soleil de plomb. Le bus, d’un autre âge, me dépose à la gare routière. Sac au dos, je m’enfonce dans la rue qui s’offre à moi. Les gens se pressent pour me saluer, me dire bonjour. Les enfants me crient "hello" avec un généreux sourire, innocent. J’ai l’impression de marcher en pays conquis et pourtant...

Le 7 mai 1954, au terme de 57 jours de siège, les troupes du général Navarre se rendent. Les 13.000 soldats de la garnison française furent tous tués ou faits prisonniers... « Ils attendaient, dans la Cuvette, le tout dernier assaut des Viets, dans la boue ils creusaient leur trou, Dien Bien Phu... »

Pont Muong Thanh, conservé en l’état. Son revêtement en bois, défoncé, fait, au passage des vélos et des motos, un bruit d’artillerie. Fermez les yeux, le décor est planté. On pourrait s’y croire et entendre au loin les déflagrations sur la colline Eliane... « Le P.C Gabrielle est tombé ce matin, Isabelle tient encore, on se bat au corps à corps. Près du commandement, des gosses de 18 ans, pour la France, tombent en chantant... » Eliane, théâtre de très durs affrontements. Quelques barbelés, un réseau de tranchées qui veinent la colline, aujourd’hui charmante petite butte. Je lui arrache de son sein meurtri quelques mottes de terre. N’a-t-elle pas suffisamment donné pour que je lui impose ce nouveau sacrifice ? Elle accomplit pour mémoire son destin, mémoire vivante... J’ai gravi la butte parmi les hautes herbes. L’environnement est étouffant, oppressant, les odeurs très fortes. Le moment solennel. Aujourd’hui, le ciel est clair, les oiseaux chantent, il y a 50 ans au mois de mai sonnait le crépuscule de l’Indochine, dans la boue et le sang. Bilan effroyable de ce que fut le rêve tonkinois, de Jules Ferry à Edgar Faure...

Me voici sur le site de la reddition. Un avion décolle de l’antique piste, chargé de mes sentiments. Le P.C. du général de Castrie. Reconstitution très sobre. Il ne reste qu’une table en fer rouillée par salle. Le dépouillement rend plus fort l’instant présent. « On n’entend plus, dans la cuvette, que le cri de victoire des viets... » Une page est tournée, mais le livre de l’Histoire reste ouvert...

Considérant le relief accidenté de la région, l’endroit avait une valeur stratégique évidente. Une grande plaine, certes oppressée de part et d’autre par des montagnes, mais l’on pouvait faire ici une bonne base logistique. On se rend d’ailleurs bien compte de la formidable énergie, volonté qui animait les viets pour acheminer leurs canons au sommet des montagnes environnantes... Le Viet Minh qui surpassait par cinq le nombre des Français, disposait de pièces d’artillerie de 105 mm et de mitrailleuses anti-aériennes, transportées à dos d’hommes à travers la jungle et les cours d’eau, un véritable défi à l’entendement. Cinquante ans plus tard, il est toujours aussi difficile de se rendre à Dien Bien. Mon bus n’est-il pas tombé en panne à l’aller (roulant à une moyenne de 30km/h).

En 1984, pour le 30e anniversaire de la bataille, un mémorial a été inauguré à la mémoire des 3000 soldats Français qui reposent sous les rizières. C’est un acte privé d’un ancien officier. L’Etat français n’a jamais rien fait pour la mémoire de ces hommes... « Mais aujourd’hui, tout le monde s’en fout, de Dien Bien Phu... »

Le soleil se couche. Les montagnes ressortent plus oppressantes que jamais, le piège se referme. Une phrase du général Giap m’accompagne, « se connaître soi-même, connaître l’ennemi ». On est bien loin du petit étudiant de philosophie naguère lecteur assidu de Maurras ! Je longe la petite rivière, qui s’écoule imperturbable, et regagne, des images plein la tête et fier du devoir de mémoire accompli, rejoindre la douceur des bras de Morphée...

Retour à la maison ! Hanoi me manque déjà. Il est bien temps. Il s’est mis à pleuvoir ce matin. Levé 4h. Pas spécialement bien dormi, n’ayant pas de réveil, je devais compter sur mon horloge interne et je n’avais pas l’intention de rester une journée de plus ici : c’est quand même un cimetière et une défaite cruelle. Départ 4h30 de la station de bus. Il est blindé de gens et de sacs. Je me retrouve au fond, bien mal assis et me voilà embarqué pour 15h de trajet. Jusqu’à Son La, la route est magnifique, mais quel enfer. J’ai l’impression d’être dans la poche d’un kangourou, ça saute dans tous les sens. Nous mettrons une heure pour les dix derniers kilomètres. Il y a même des sections à péage sur les routes et des points de passage où le chauffeur est prié de se faire enregistrer. Des tronçons sont en rénovation mais dans l’ensemble, rien ne semble avoir été fait depuis cinquante ans. Faire 500 km est une véritable expédition. Les villes traversées se ressemblent beaucoup. Souvent une ou deux rues interminables avec des maisons en construction et des vendeurs installés le long du trottoir. C’est toujours animé même s’il ne semble pas y avoir une grande activité. Les campagnes vivent comme en Chine, à un rythme immuable. Beaucoup d’enfants, par contre, ici. Le Vietnam semble un pays jeune.

Je suis vraiment bien à Hanoi. Une ville comme je les aime, à l’image de Pékin, Shanghai. J’aime l’agitation qui y règne, les rues pleines de couleurs, d’odeurs, de bruit. Je prends le temps pour visiter, pour flâner. C’est un vrai bonheur. Cette après-midi, j’ai visité le Musée de l’Armée. A l’extérieur, un surprenant Mig 21. On a peine à croire que ça ait pu voler cet amas de ferraille. Gloire aux chevaliers du ciel. Un canon de 105 mm qui a bombardé Dien Bien Phu. Un char T 54 qui a fière allure. C’est impressionnant ce que la population utilisait pour se battre : serpe, trident, coutelas, fléau, lance, armes d’un autre âge mais efficaces tout de même. La partie la plus intéressante concerne bien entendu Dien Bien. Un énorme plan du site est accroché sur un vaste pan de mur. On y retrouve les six collines dont Eliane. Divers objets ayant appartenu à des soldats Français sont également présentés. Un rapport de de Castrie après la prise d’Huguette (à proximité de la piste d’aviation) le 20 mars 1954. C’est un appel à toutes les énergies « dernier abandon de terrain que je consentirais ». Suite malheureuse du plan du 10 décembre 1953 : « Renforcer et améliorer la défense du réduit de DBP de manière à mettre dans la mesure du possible, le terrain d’aviation, les dépôts et le PC à l’abri d’un bombardement… dispositif de supplétifs et partisans dont la mission principale sera de m’éclairer sur les mouvements de l’ennemi sur leur importance et leur direction… » Egalement une page de propagande de l’Humanité en date du 26 septembre 1954 où l’on peut lire que les soldats sont bien traités, qu’ils étaient de toute manière contre cette guerre impérialiste… Quand on sait le peu de soldats prisonniers qui en sont revenus, on a envie de donner des baffes. Il y a certain révisionnisme qui a encore bonne presse dans notre chère voyoucratie.

Mais revenons à ce musée, cette mémoire si fragile, enfermée dans des vitrines. Il y a un quart qui m’intrigue, avec une inscription à l’intérieur. J’essaye de déchiffrer la phrase inscrite au couteau : "Merde il est vide". Voila une réflexion digne de nos poilus qui caractérise bien l’esprit gaulois des banquets d’Astérix à la mémorable scène des Tonton flingueurs dans la cuisine, mijotée par les savoureux dialogues du regretté Audiard. Pourquoi m’attarder à ce détail ? Peut-être parce que c’est le temps festif du Beaujolais nouveau. C’est certainement pas un grand vin, mais quand il vous monte à la tête, que l’ivresse vous gagne, c’est toujours un moment mémorable à partager entre gens de bonne compagnie. Alors, mes amis, comme dit la chanson : "Buvons encore, une dernière fois, à l’amitié, l’amour, la joie." Quel goût a-t-il cette année? Pour me consoler de mon abstinence non volontaire, je me suis replongé dans La Vie très horrifique du grand Gargantua (je vous conseille d’ailleurs, par ces temps de morosité, de lire Rabelais). Pour le plaisir, un petit florilège à savourer :

"Lever matin n’est point bon heur; Boire matin est le meilleur." "L’appetit vient en mangeant, disoit Angest on Mars; la soif s’en va en beuvant". "Qui feut premier, soif ou beuverye ?".

C’est amusant comme nous sommes marqués culturellement (et l’on parle de faire entrer la Turquie dans l’Europe ?!). Je ne me lasse pas de cette ville, son agitation, folle, ces restos improvisés sur le trottoir où je me régale de petits mets délicieux, mais rien à faire, je ne peux retrouver l’ambiance bistrot de chez nous, le jambon beurre, le verre de rouge debout au comptoir et la mirabelle partagée entre amis après un bon repas... Je reprends ma lecture sur ces bonnes paroles, pour retrouver mes compagnons Grandgousier et Gargantua, avant de partir trois jours sur la baie d’Along, paradis de la mort, ancien domaine des seigneurs de l’Océan aux flots incertains, aventureux et mortels de la mer de Chine... A défaut d’ivresse gustative, je m’enivrerais de la beauté du site...

Reconnue par l’Unesco, patrimoine naturel mondial, la baie c’est une chaîne d’îles calcaires se dressant avec majesté dans l’eau transparente et couleur d’émeraude du Golfe du Tonkin. Ces îles vertes, couvertes de forêts denses bordées par des plages de sable blanc cachent aussi des grottes féeriques. Elle couvre 15 000 km2. A sa vue, Lyautey contera sa surprise en parlant d’un Carnac de la mer, de pierres levées surgies de l’océan où la douceur de vivre est frappante dans ce décor endormi : « quatre heures de rêve, de laisser vivre, du laisser-vivre le plus doux, le plus rare, parmi cette prestigieuse fantaisie de la nature. »

Me voila face à la baie, sur le quai, mon embarcation m’attend. Mais avant d’arriver, il a fallu subir le trajet en bus avec le « gentil organisateur ». C’est la première fois que je participe à une sortie organisée. Pour cette visite, c’est ce qu’il y a de plus pratique et finalement de moins coûteux. Mais enfin, comme cela a pu m’irriter de devoir « sympathiser » avec tout le monde. Le GO version vietnamienne voulait que l’on se présente à tour de rôle. Et tous bien sûr de le faire de bonne grâce, en anglais forcément. Quand arrive mon tour, je suis tout heureux de dire que je ne parle pas anglais et accentue ma contrariété feinte. Malheureusement, la moitié du bus comprend le français et un Belge se propose de traduire. Ça ne m’a pas rabiboché avec ce genre d’activité. Heureusement qu’ils n’avaient pas entendu comme je me moquais d’eux ! Moralité, toujours surveiller ses propos, surtout en terre étrangère où l’on se croit plus libre de s’épancher dans des diatribes colorées… Des jonques massives nous entourent. De gros yeux sont peints à l’avant, pour découvrir les récifs. Nous voilà déjà partis. Une petite brise marine vient lécher les vaguelettes et remonte sur la dunette pour nous apporter un peu d’embruns... Ha Long signifie « là où le dragon descend dans la mer ». Que sont ces légendes devenues ? Folklore comme tout le reste. On peut le regretter mais il faut se résigner à la réalité des civilisations désormais mortelles. Ce bateau est une divine surprise, je fais corps avec lui, avec l’eau. Simplicité, authenticité. Le bois dont est fait ce navire c’est un peu de la jungle qu’il emporte avec lui...

Nous passons à table. Le bateau s’arrête. Seul mouvement, le tangage, une balançoire en fin de course, un berceau que la mer porte en son sein. Le bruit de la conversation sert de musique à ce décor. Iles au trésor. Je m’attends à voir surgir un bateau pirate à chaque détour de rocher. Fera-t-il feu, passerait-il à l’abordage? Je me laisserais bien volontiers faire prisonnier et syndrome de Stockholm aidant, je prendrais fait et cause pour les flibustiers. On dirait que la mer furieuse a engloutie des montagnes. Il n’émerge plus que les cimes.

Visite d’une grotte creusée par la mer, Hang Sung Sot. Elle se compose de trois salles gigantesques, avec ses formations calcaires misent en valeur par un bel éclairage. C’est un monde toujours aussi étrange. Un vaste amphithéâtre de roches éboulées. Les côtés sont composés de stalactites hétéroclites comme de la lave figée, cela donne à l’ensemble un décor curieux, surréaliste. Une cascade de pierre qui plaque contre la paroi grise ses orgues magnifiques. Une inscription sur la roche, d’un autre temps : Equipage du Jacquin 1904. Elle me laisse tout aussi songeur... Retour à la lumière, l’odeur de la mer se mêle à celle de la végétation.

Baie d’Along, plus d’un millier d’îles (la majorité des îles ne sont que des rochers abrupts non habités). On dirait par moment une chaîne de montagnes et plus vous vous approchez, plus elles s’offrent à vous comme une femme. Elles se laissent désirer et finalement vous échappent. Jeu de cache-cache. Il est temps d’aller se baigner. Nouvel arrêt. Plongeon dans l’eau, quelques brasses... L’eau est très salée, on y flotte à merveille, on devient soi-même un petit navire, un minuscule îlot. Mais notre odyssée doit reprendre. Nous repartons dans notre quête du Beau, tel Jason. Une bière bien fraîche m’attend sur le pont. Le contact des pieds, nus, sur le plancher de bois m’est très agréable. Le torse sèche rapidement avec le soleil déjà couchant. Les deux coudes sur la rambarde, les yeux au large, je vois moins les îlots et la mer que la courbe incertaine de mes pensées. Bientôt, il fera nuit et tout s’évanouira comme dans un songe. Rêve ou réalité, rêve dans la réalité. Réalité rêvée. Je suis à la porte de l’Empyrée. La porte est entrouverte, je suis sur son seuil mais n’irait pas plus loin car déjà les ténèbres prennent possession de la baie. Je regagne ma cabine pour ma première nuit en mer... Etendu sur ma couchette, comme elles paraissent douces ces nuits au vent du large, après les nuits étouffantes de Hanoï ! J’émiette mes pensées dans les bruits épars, j’écoute vivre la jonque.