id)) {echo "
Rejoignez-nous sur
Et suivez l'actualité littéraire en temps réel
logo-facebook-detoure Twitter_logo

Poésie

Benoît Duteurtre PDF Imprimer Envoyer

Duteurtre

ou la mesure de la France

par Patrick de Retonfey

Il faut lire Duteurtre. Au fil de ses ouvrages, toujours aussi justes, cela devient d’utilité public. La France, qui aime tant légiférer, devrait, cette fois-ci, pour notre salut, imposer ce dernier réquisitoire à toutes les ménagères de moins de cinquante ans, à tous les décideurs et jeunes pacsés. De 7 à 77 ans, des intravertis aux apprentis, des prolos aux bobos, enfin vous m’aurez compris, Duteurtre m’a séduit. A chaque page tournée, je ne peux m’empêcher de rougir, il semble me reconnaître, mes travers, mes penchants, ceux de la société, de ses dirigeants et de ses exécutants. Radioscopie ou davantage mise à nu sans complexe d’un appareil en pleine déréliction. Le navire France a perdu son cap, dérivant par des courants plus ou moins puissant mais qui, irrésistibles, semblent nous mener droit à l’échouage.

Le cadre de ce dernier ouvrage[1], que l’on ne peut guère qualifier de roman, tant l’intrigue et le style sont mises sur une voix de garage pour laisser place à un wagon de constat, tous aussi justes et percutants, les uns que les autres, pour notre plus grande édification. Partant de la SNCF, et de là du service public et tout ce qu’il a pu comporter dans notre pays, partant des réseaux sacrifiés au nom des logiques commerciales, du frêt délaissé à l’heure du tout automobile, des usagers remplacés par les clients, Duteurtre s’avance sur le quai de notre société un sifflet à la bouche.

Fin de la récréation ! Tel un chef de gare, ils nous invitent à descendre du train, à nous rendre au buffet et à prendre le temps de nous arrêter quelque temps sur nous-même, sur notre devenir. Pourquoi cette course folle au changement ? Pourquoi toutes ces restructurations ? Désormais, dans nos sociétés, il faut communiquer, moderniser à tout crin, recycler nos vieilles fables. Sous couvert de progrès pour les salariés, pour l’écologie, pour notre santé, notre environnement est totalement bouleversé, sans que l’on sache vraiment, même si l’on s’en doute, s’il en va réellement de notre bonheur. Tout est aseptisé, standardisé. Des fromages de montagne aux meubles Ikéa. Les campagnes modernisées et défigurées, avec ces lotissements de maisons préfabriquées. Mais le marché est là pour nous rassurer. Il nous faut vivre à l’échelle planétaire, avec la libre circulation et le libre échange. Regardez le « miracle chinois », nous avons encore des efforts de productivité à fournir, certes, mais avec quelques acquis revus à la baisse et un effort sur la masse salariale, nous aussi, nous y arriverons, à ce nouvel Eldorado ! Finalement, obsédés par le mirage du progrès, nous ne prenons plus le temps de regarder en arrière, d’apprécier des « choses qui n’ont jamais changé ».

Alors que le présent ne parle plus que de travail, de productivité, de profit, saurons-nous léguer aux générations à venir un monde encore humain ? Duteurtre semble en douter, je ne le contredirais pas.

[1] Benoît Duteurtre, Chemins de fer, Editions Fayard, 2006.