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Poésie

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MANIFESTE POUR LA CÉLÉBRATION DE L’ANNÉE ALLAIS

par Charles Mortensen


alphonseallaisAlphonse Allais appartient à l’immense armée des délaissés des lettres françaises. Pourtant, la mode commémorative permet quelquefois de remettre en lumière certains auteurs. L’année 2005 – année Jules Verne s’il en est ! – aurait pu être aussi allaisienne. En effet, mort la même année que l’illustre nantais, Allais reste l’alchimiste le plus brillant à marier la bonne humeur et le bon humour, faisant de lui – encore aujourd’hui – le maître de la « littérature souriante ».

Toutefois, depuis plus d’un siècle, une controverse se développe et oppose les milieux littéraires : lire Alphonse Allais, est-ce sérieux ? En fait, cette question se formule aussi à l’égard de ce que d’aucuns considèrent comme de la sous-littérature : le policier, le fantastique ou l’espionnage. Ces genres – à l’instar de l’humour – sont-ils vraiment mineurs ? La proportion d’ouvrages de qualité y est sans doute la même qu’au sein de la littérature généraliste[1]. Toutefois, malgré cet anniversaire, aucune réédition, ni aucune biographie ne sont venues rendre hommage à ce grand écrivain.

De son vivant, Allais appartenait à une sacré bande de gais lurons, sorte de pléiade de la Belle Époque : Charles Cros, Tristan Bernard, Georges Courteline… Ces bons hommes savaient manier la plume et croquer leurs contemporains et leurs maux avec humour, rose ou noir, selon. Une centurie plus tard, l’œuvre d’Allais n’a pas vieilli, preuve de son talent, ce que Jules Renard notait dans son Journal le 28 octobre 1905, jour de sa mort : « On s’amuse à dire que c’était un grand chimiste. Mais non ! C’était un grand écrivain. Il créait à chaque instant ».

Néanmoins, aujourd’hui, on peine toujours à le considérer comme un classique, alors que la foule de ses admirateurs et de ses héritiers est impressionnante. De Alfred Jarry (qui écrivait en 1899 : « Allais (Alphonse) : celui qui ira »), à René Clair et Henri Jeanson, d’André Breton à Jacques Prévert et bien sûr à Sacha Guitry, pour qui « c’était un homme extraordinaire par son intelligence, son esprit, son talent, auquel il faudra bien rendre justice un jour »[2].

Condamné à devenir pharmacien parce que papa l’était (comme Brel l’a presque chanté), Allais quitte son Honfleur natal pour Paris afin d’y étudier filialement les médications. Mais il est très vite charmé par les nuits parisiennes, où il est plus assidu à la fréquentation des cabarets, notamment le fameux Chat noir, qu’à ses études. Pour survivre, il se met alors écrire des histoires humoristiques. Et à raison de deux à trois contes par semaine durant un quart de siècle, il en écrira pas moins de 1680 (!), répartis entre les huit journaux différents qu’il honora de sa plume, dont Le Sourire, qu’il dirigea jusqu’à sa mort.

Ces contes seront publiés en Œuvres anthumes[3] et posthumes[4]. Pour aborder ce grand œuvre, on peut se référer à son anthologie[5], demandé déjà par Tristan Bernard en son temps : « Nous rêvons depuis longtemps de publier une anthologie d’Allais. Les fleurs sont abondantes : mais le bouquet est difficile à faire. Pour qu’il garde son charme, il ne faut pas qu’il soit serré ». Il est vrai qu’une telle production inclus des ratés. Mais l’ensemble reste savoureux : « La statistique a démontré que la mortalité dans l’armée augmente sensiblement en temps de guerre », « Il ne faut jamais faire de projets, surtout en qui concerne l’avenir », « La mère est salée parce qu’il y des morues dedans. Et si elle ne déborde pas, c’est parce que la Providence, dans sa sagesse, y a placé aussi des éponges ».

En fait, jamais aucun humoriste français n’égala la cruauté désinvolte et la perfection des nombreuses d’Alphonse Allais, qui demeure l’auteur français sans doute le plus proche de cet humour anglo-saxon si différent du nôtre par sa cruauté à froid et sa triomphale désinvolture : « Les familles, l’été venu, se dirigent vers la mer en y emmenant leurs enfants, dans l’espoir, souvent déçu, de noyer les plus laids ». Son œuvre ne peut se comprendre qu’en regard de son fond de mélancolie, qui l’amena à devenir humoriste professionnel. Timide, malheureux en amour, poivrot notoire, l’absinthe le tuera jeune, comme Jarry. Et c’est sans doute afin de pouvoir distraire ses pensées noires en exploitant, dans un nombre hallucinant de contes et de chroniques, le catalogue presque complet des farces et attrapes que l’on peut imaginer sous le soleil maussade de ce monde : « Je ne comprends pas les Anglais ! Tandis qu’en France, nous donnons à nos rues des noms de victoire : Wagram, Austerlitz… là-bas, on leur colle des noms de défaites : Trafalgar Square, Waterloo Place… ».

Ses blagues monumentales firent beaucoup de victimes, mais il ne reculait jamais et renchérissait si protestation. Elles sont sa légende, comme son parasitage de la signature du critique Francisque Sarcey qu’il utilisait pour ses textes lestes. Il est le pionnier des pseudonymes à calembours, que Pierre Dac puis d’autres devaient reprendre.

Enfin, n’oublions pas qu’Alphonse Allais fut le premier littérateur à considérer son lecteur comme un personnage de ses histoires. Ce classique, dont l’écriture jetée est pourtant fort travaillée, devrait être d’urgence mis au programme de nos chers lycéens.

[1] Que peut-on garder des près de six cents romans publiés chaque année en France ? La cuvée 2005 de la rentrée littéraire consistait uniquement dans le match Houellebecq-reste de monde qui accoucha d’une souris.

[2] Si j’ai bonne mémoire.

[3] Les Œuvres anthumes regroupent ses douze recueils de contes publiés de son vivant.

[4] La collection Bouquins chez Laffont a publié un volume d’Œuvres posthumes, en sélectionnant le meilleur d’Allais. Au Livre de Poche, on retrouve plusieurs recueils de contes épars, non publiés en anthologie :Allais...grementA la UnePlaisir d’humour.

[5] La quintessence de la pensée allaisienne se retrouve dans Les Pensées, au Cherche midi, 1987.