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Poésie

Alexandre Zinoviev PDF Imprimer Envoyer

VOLKOFF – ZINOVIEV

LES DERNIERS TSARS

par Francis Cuhnek

zinovievSoljénitsine doit se sentir un peu seul. Zinoviev, l’autre Alexandre, a rejoint le 10 mai dernier Vladimir Volkoff dans le sein de la Russie céleste, autrement éternelle que la soviétique. Si l’Empire communiste a sombré (?!) il y a déjà quinze ans, la gloire de ses opposants (et non dissidents ) littéraires lui a largement survécu. Outre leur russité, Zinoviev et Volkoff ont eu en commun de connaître le succès à la même époque et chez le même éditeur, l’Age d’Homme, de Vladimir Dimitrejevic : le premier, avec Les hauteurs béantes , critiquant le système communiste de l’intérieur, le second, avec Le retournement, en exilé.

Cassandre du deuxième XXe siècle, Zinoviev s'est révélé être à la fois un grand romancier, un grand philosophe et un grand sociologue. Un grand romancier, utilisant tous les styles d'écriture possibles, du réalisme cinglant jusqu'au fantastique et à la science-fiction, se promenant dans une société hallucinante où la tragédie ne le cède en rien à la drôlerie. Un grand philosophe ensuite en renouvelant, en logicien implacable, la critique du marxisme de manière sensible, notamment par des analyses de la science et de l'idéologie. Un grand sociologue enfin, sous couvert de parodie, en brossant sans doute le premier tableau systématique de la vie quotidienne dans la Moscou brejnévienne. Cet homme réservé avait la rigueur du propos et une sorte de volonté implacable pour tâcher de comprendre et expliquer cette société communiste, qui l’a enfanté, lui, un homo sovieticus(?!), et au sein de laquelle il a vécu plus d’un demi-siècle. Toutefois, son pessimisme est d'autant plus impressionnant qu'il est calme et se double souvent du sourire implacable de l'ironie.

L’approche de Volkoff est très différente. Fils de Russes blancs et n’ayant jamais habité l’Union soviétique, il abordera le problème en exilé, le pays de ses pères étant la toile de fond de son œuvre. Mais, comme pour tout exilé, se pose à lui la question des racines et celui de l’héritage reçu et de sa transmission[1]. Ces sujets se retrouvent à nouveau dans les deux ouvrages posthumes récemment paru : une pièce de théâtre, L’hôte du pape (à l’origine du roman éponyme) et un roman Le tortionnaire[2]. Le premier est en sorte l’achèvement de l’œuvre de Volkoff, une sorte de testament, de legs. En effet, lui qui est resté fidèle à sa Russie dans l’exil, qui a attendu ce qu’on n’attendait plus, nous confie ce petit bijou dans lequel on entrevoit, à travers les deux Europe – occidentale et orientale –, la grandeur de notre Europe, dont l’unité ne peut être que spirituelle. Quant à son dernier roman, très prenant, qui transpire l’autobiographie, il aborde le sujet douloureux et actuel de la (dé)colonisation et s’attaque au problème métaphysique de la torture durant la guerre d’Algérie[3]. Et à travers elle se repose la question du mal, ce mal qu’il juge fécond. « Pour que la terre porte, il faut la labourer. Planter la semence est un acte de violence, pas de tendresse ». Le héros du roman n’a-t-il d’autres buts que celui de transmettre.[4]

Né en 1922, à la campagne, Zinoviev va développer rapidement ses deux traits les plus caractéristiques : la haine totale envers le stalinisme sous toutes ses formes et, d'autre part, le désir de comprendre l'essence même de la société dans laquelle il vit. En 1946, il devient professeur à l'Institut de philosophie et à l'université de Moscou, poste qu’il occupera pendant plus de vingt ans, son domaine étant celui de la logique, où son activité et ses recherches lui procurent du succès.

Attiré dès sa jeunesse par les mathématiques, et plutôt par leur aspect théorique, il se concentre sur la logique, qu’il considère comme la mathématique pensante, mais aussi le domaine le plus apolitique de la philosophie soviétique. Celui lui permet ainsi de travailler dans le secteur de la philosophie sans pour cela apporter une contribution au développement du marxisme : il est le premier philosophe soviétique à publier des ouvrages non marxistes, ce qui complique sa carrière. Dès 1974, il se retrouve dans l'isolement le plus complet sans élèves, privé du droit de donner des cours et des conférences et dans l’impossibilité de publier ses travaux. Il écrit alors en six mois Les hauteurs béantes en retranscrivant ce qui s'était accumulé en lui au cours des années, retranscrivant sur le papier ce qui était déjà inscrit dans sa tête. Dans ce maître-livre, il établit une distinction entre le degré d' « instruction » d'une société et son degré « intellectuel »[5]. L'instruction mène au professionnalisme, et à la stricte défense de petits intérêts professionnels. Si bien qu'une société peut avoir des dizaines de milliers de professeurs, d'ingénieurs, d'écrivains et rester tout à fait primitive sur le plan intellectuel[6]. Le parallèle avec notre France actuelle est saisissant…

Zinoviev stigmatise cette présence permanente du collectif sur la personne privée. Selon lui, on parlait toujours du KGB, en oubliant que cet organisme n'est qu'un des rouages de l'Etat et que c'est la société dans son ensemble, dans ses aspects les plus quotidiens, qui est une société de surveillance. Et dans la plupart des cas, il n’y a pas besoin de policiers ou de représentants du pouvoir pour que cette société soit contrôlée. Ainsi, lorsque son livre est paru, ce sont ses collègues de l'institut qui l'ont immédiatement condamné sans l'avoir lu, exigeant qu'on le licencie, qu'on le prive de tous ses titres scientifiques, et qu’il passe en jugement. Or cette réaction d'un collectif n'est pas artificielle ou suscitée par des autorités supérieures. Au contraire, cette réaction est naturelle dans la société soviétique : Zinoviev a enfreint l'une des lois fondamentales de la société communiste, en s’opposant au collectif, donc en se plaçant au-dessus de lui et, ainsi, conquérant son indépendance. Or cela, le collectif ne le tolère pas. Ce dernier s'efforce par tous les moyens de discréditer cette personne et de la détruire. Ce qui a sauvé Zinoviev c’est la large résonance qu’a eu son œuvre.

Le mal du modèle soviétique, c’était l’idéologie. Mais, contrairement à la religion, on ne croit pas à l'idéologie, on l'accepte. Et dans ce sens-là, l'écrasante majorité de la population soviétique (française pourrait-on dire aujourd’hui), même si elle n'y croit pas, accepte l'idéologie officielle parce qu'elle lui convient. « L'idéologie est une disposition ou plutôt une orientation particulière de la conscience. Et l'orientation particulière de la conscience que s'efforce d'imposer l'idéologie marxiste, elle n'empêche pas les gens de vivre. Au contraire, non seulement elle leur convient, mais, en plus, une grande partie d'entre eux, elle les aide à vivre ».

De plus, une grande quantité de gens – des millions de personnes – vit directement de l'idéologie : d'une part, les journalistes, les écrivains, les professeurs, tous ceux qui font partie de l'immense appareil de propagande et, d'autre part, toute une série de fonctionnaires, de directeurs de magasins, de militaires, etc. Toute cette masse de gens ne croit peut-être pas à l'idéologie, mais celle-ci les fait vivre ne serait-ce qu'en leur donnant des privilèges et des avantages[7]. Et puis, à l'autre extrémité, il y a plusieurs dizaines de millions de personnes, ouvriers, paysans, petits employés qui, en URSS, menaient une vie très simple. Tous ces gens-là ont une technique de vie des plus primaires, et l'idéologie officielle qui est justement très primaire leur convient parfaitement. Car la grande force de l'idéologie marxiste est d'être très simple et assimilable par n'importe qui.

En 1999, l’attaque de la France aux côtés de l’OTAN contre la Serbie révolte ces deux slaves. Zinoviev s’en retourne en Russie, Volkoff publie son fameux appel : « J’ai honte d’être Français… ». Ces dernières années, Zinoviev ne cessera de dénoncer le totalitarisme engendré par l’Occident et la mondialisation libérale. Sa dernière œuvre, moins connue que les autres, La Grande Rupture. Vers un nouvel ordre mondial, est une critique lucide du monde postsoviétique. « Notre époque n'est pas que post-communiste, elle est aussi post-démocratique. Nous assistons aujourd'hui à l'instauration du totalitarisme démocratique ou, si vous préférez, de la démocratie totalitaire », discours qui le rapproche de Volkoff : « Antigone et Créon à la fois, c’est abominable, c’est le jacobinisme, le fascisme, le communisme tout ce que j’exècre : les gens qui veulent être purs et puissants ».


[1] Cf l’entretien avec Vladimir Volkoff, in Livr’Arbitres 8.

[2] L’Hôte du pape, 127 p., 2006, 16 € et Le Tortionnaire, 293 p., 2006, 18 €, aux Editions du Rocher

[3] « En Algérie, j’étais contre la torture, j’ai toujours refusé ; j’hésitais même à induire des gens en tentation », in L’exil est ma patrie. Entretiens, Le Centurion, 1982, 227 p.

[4] A la rentrée va paraître un Dossier H « Vladimir Volkoff » à L’Age d’Homme, qui devait être le premier du genre « anthume »…

[5] « Le degré d'instruction d'une société ne définit pas son degré intellectuel... Il peut exister une société supérieurement instruite mais faiblement intellectuelle. Nous possédons beaucoup de savants, de hauts fonctionnaires et d'hommes de lettres hautement instruits, mais absolument pas intellectuels et même hostiles à tout ce qui est intellectuel... ».

[6] « Le nombre de livres édités, d'expositions, de cinémas, de films produits, de théâtres, etc., ne sont pas non plus un indice du caractère intellectuel de la société. Ce sont des indices, mais qui caractérisent d'autres aspects de la société. Une société intellectuelle est une société qui est capable de se connaître objectivement et de s'opposer aux tendances aveugles et élémentaires qui existent en elle. C'est une société qui est capable de perfectionnement et de progrès spirituels », Les Hauteurs béantes, p. 574.

[7] « Dans la mesure où je crois à la responsabilité supérieure de certains êtres, une notion de sacrifice s’impose. La souffrance est une mise, comme au poker. Lorsque le chevalier était adoubé, le grand coup d’épée qu’on lui donnait était symbolique de cette souffrance : il serait le premier à recevoir des coups, à en donner heureusement ! Je trouve cela tout de même un peu plus séduisant que de s’emparer d’un central téléphonique par la violence comme le font les terroristes ou de déposer des bulletins dans des urnes comme le font les démocrates », Vladimr Volkoff, op. cit.