id)) {echo "
Rejoignez-nous sur
Et suivez l'actualité littéraire en temps réel
logo-facebook-detoure Twitter_logo

Poésie

Tolkien PDF Imprimer Envoyer

TOLKIEN, “le Seigneur des Légendes”

par Adrien Meis

tolkienLe fantastique est souvent considéré comme de la sous-littérature, sorte de deuxième zone, réservé simplement aux adolescents attardés ou aux amateurs de jeux vidéo. Certes, il existe de nombreux déchets dans ce domaine, mais qu’en est-il de la production littéraire en général ? On peut considérer un livre comme une réussite lorsqu’il est lu deux ou trois générations plus tard, non par nostalgie, mais bien par la qualité de l’écriture ou la solidité de l’histoire contée. Au-delà de trois générations, et quand il s’agit de plusieurs titres d’un auteur, on a généralement affaire à un classique. Et c’est ce qu’est devenu John Ronald Reuel (J.R.R.) Tolkien, surnommé par la presque centaine de millions (!) d’admirateurs de par le monde, « le Seigneur des Légendes », car, en effet, « il qui invente une histoire, mais comme celui qui découvre une légende ».

Pourquoi un tel engouement ?, même si ce dernier est limité en France, où les préjugés ont la tête dure, et où le fantastique subit le même déclassement que la Bande Dessinée : on n’est pas sérieux avec un Lovecraft ou un Thorgal dans les mains ! Pourtant en présence de Tolkien, on touche au sommet de la littérature fantastique, qu’il déclina en Heroïc Fantasy, style qu’il inventa, se démarquant ainsi de la future science-fiction. Toutefois, malgré ses mérites, même le regretté Gripari « n’y croit pas. Je suis sec sur Tolkien. Sa culture celto-germanique est remarquable et je la lui envie, mais ce qu’il tire me paraît assez pauvre, pour ne pas dire timide et conventionnel (…) À mon avis Tolkien passera ». Là, Gripari nous montre qu’il a mieux fait d’écrire des contes que d’être critique littéraire ! Car l’œuvre du sage britannique n’a jamais été aussi vivante.

Une œuvre mythique

Comment Tolkien (1892-1973) a-t-il pu réussir à créer une mythologie cohérente en plein milieu du XXe siècle ? Car c’est de mythe qu’il s’agit. C’est à cette entreprise démesurée qu’il va dédier sa vie : « J’eus l’idée de construire un corps de légendes plus ou moins étroitement reliées, allant des vastes cosmologies jusqu’aux contes de fées romantiques ». Très tôt, il s’intéressa au langage. Au collège, il se distingue par son don des langues : grec, latin, mais aussi moyen anglais (de Shakespeare), gallois, gothique… C’est tout naturellement qu’il se tourne vers la philologie. « Un véritable goût pour les contes de fées fut éveillé par la philologie au seuil de l’âge d’homme et poussé à son plein par le développement de la guerre ». Diplômé d’Oxford, il y travaille au célèbre dictionnaire, et y obtient une chaire de langue ancienne (anglo-saxon), puis, après 1945, détient celle de langue et littérature anglaises jusqu’à sa retraite en 1959.

Mais avant de devenir professeur d’université, il découvre la mythologie nordique, et sera bientôt capable de lire le Kalevala (poème épique) en finnois, avec ivresse. Une langue qui influencera beaucoup les langages (elfiques) très élaborés qu’il invente : le quenya et sindarin. Toutes ces influences, « entre Bible et Edda (poèmes mythologiques) scandinaves », se retrouveront dans toutes ses œuvres : Bilbo Le Hobbit, le Seigneur des Anneaux, Silmarillon ou encore le Fermier Gilles de Ham[1]. Pour Tolkien, c’est le conte de fée qui lui fit deviner « pour la première fois le pouvoir des mots et la merveille des choses, telles que la pierre, le bois et le fer, l’arbre et l’herbe, la maison et le feu, le pain et le vin ».

On a beaucoup glosé sur le message que Tolkien a voulu y faire passer. Délire mystique, retour sur le passé, recherche d’un âge d’or ?

Un message catholique

En fait, par ses œuvres il a voulu faire une « seconde création » qui enrichisse et embellisse le monde réel. « La fantaisie demeure un droit humain : nous créons dans cette mesure et à notre manière dérivée, parce que nous sommes créés, mais créés à l’image et à la ressemblance d’un Créateur »[2]. Toujours la recherche du Beau, du Bien, du Vrai et du Juste. En digne fils de la Sainte Église ! En effet, on oublie un peu trop souvent le message catholique chez Tolkien. Cependant, tout son univers est placé sous le signe du pessimisme (l’abandon des grandes cités, la destruction de la Comté des Hobbits, le déclin des grands rois) et la peur de la Fin des Âges, métaphore pour le monde médiéval et féodal qu’il aimait tant. La présence destructrice du mal est encore pire dans Le Silmarillon, chronique ambitieuse et infinie des Temps anciens. À la manière d’autres écrivains catholiques (Chesterton, Bloy ou Bernanos), Tolkien a vécu d’une manière dramatique la venue des Temps modernes. « Il y a longtemps déjà que Chesterton a fait remarquer avec justesse qu’aussitôt qu’il entendait dire que quelque chose est « venu pour durer », il savait que ce serait bientôt remplacé – et même considéré comme pitoyablement désuet et minable ».

Monarchiste anglais, catholique très pratiquant, il a vécu l’enfer des tranchées de la Grande Guerre (dans un régiment de fusiliers) et est bien placé pour décrire l’horreur des temps qu’il a traversés dans la première moitié de ce siècle. C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre le Seigneur des Anneaux, écrit entre 1946 et 1957, « le livre d’une vie, le livre d’un monde, le nôtre » (Jean Mabire). La trame en est simple, qui retrouve les archétypes des contes de fées et la lutte chrétienne du Bien et du Mal, tout en reflétant le monde moderne et son cortège d’horreurs. Les Hobbits (dont Frodon), le magicien Gandalf, les hommes et les elfes affrontent le seigneur des Ténèbres Sauron, qui a bâti un empire – le Mordor – peuplés d’esclaves et de guerriers. Frodon et ses compagnons doivent lui retirer l’usage de l’anneau de la puissance, popularisé déjà par Wagner, qui lui permettrait de recouvrir le monde de son ombre. Son œil vigilant, comme celui du système Échelon, voit tout. Mais, par son courage et sa ruse, Frodon parviendra à détruire l’anneau et à ramener la paix à la Terre du Milieu.

La fäerie

Il a voulu recréer et renouveler le conte de fée, s’immisçant dans son territoire la fäerie. « C’est un territoire dangereux, qui renferme maintes chausse-trapes pour les imprudents et des culs-de-basse-fosse pour les présomptueux (…) [et] comprend maintes autres choses que les elfes ou les fées, ou les nains, les sorcières, les trolls, les géants ou les dragons : elle englobe les mers, le soleil, la lune, le ciel ; et aussi la terre et tout ce qu’elle contient : l’arbre et l’oiseau, l’eau et la pierre, le vin et le pain, et nous-mêmes hommes mortels, quand nous sommes enchantés ». C’est à dire que le conte de fées doit être vrai, réel, ou nous sembler en tant que tel. Car les Elfes sont véritables, ils existent. Nous les rencontrons souvent par hasard lorsque nous nous rapprochons un peu trop près de la Fäerie. Mais attention, les limites du conte de fées sont douteuses. « La magie de la Fäerie n’est pas une fin en soi, sa vertu réside dans ses opérations : au nombre de celle-ci se trouve la satisfaction de certains désirs humains primordiaux. L’un de ces désirs est de contempler les profondeurs de l’espace et du temps. Un autre est d’être en communication avec d’autres êtres vivants ». C’est pourquoi sont exclus des contes de fées les histoires qui utilise le procédé du rêve (Alice au Pays des Merveilles), celles utilise la satire comme but (Le voyage de Lilliput, car la petitesse n’est qu’un accident, en Fäerie comme dans notre monde) ou les fables d’animaux. Les contes de fées ont trois faces : la Mystique, tournée vers le surnaturel ; la Magique, tournée vers la Nature, et le Miroir du dédain et de la pitié, tourné vers l’homme. Mais la face essentielle de la Fäerie est celle du milieu, la Magique. C’est peut-être pour cette raison que l’on pense que le public naturel du conte de fées est les enfants. Et l’on se trompe. Bien qu’ils aient été relégués dans la littérature enfantine, c’est aux adultes qu’ils sont destinés. En effet, que nous offrent-ils ? La Fantaisie, l’Évasion, le Rétablissement, la Consolation, « toutes choses dont les enfants ont moins besoin, en règle générale, que les personnes plus âgées ».

La fin heureuse

L’aspect le plus important est la Consolation de la fin heureuse. « J’oserais presque affirmer que tout conte de fées complet doit en comporter une. Je dirais du moins que la Tragédie est la véritable forme du théâtre, sa fonction la plus élevée ; mais le contraire est vrai du Conte de fées. Puisqu’il apparaît que nous n’avons pas de mots pour exprimer ce contraire, je l’appellerai l’Eucatastrophe. Le conte eucatastrophique est la véritable forme du conte de fées, et sa fonction la plus élevée ». Pourquoi cette obligation ? Sans doute « un reflet ou un écho lointain de l’evangelium dans le monde réel ». Car Tolkien approche l’Histoire chrétienne sous cet angle. Pour lui, les Évangiles contiennent un conte de fées. « La Naissance du Christ est l’eucatastrophe de l’histoire de l’Homme. La Résurrection est l’eucatastrophe de l’histoire de l’Incarnation. cette histoire débute et s’achève dans la joie (…) Mais cette histoire est suprême ; et elle est vraie. L’Art a été vérifié. Dieu est le Seigneur des anges et des hommes – et des elfes ». Toujours cette perspective chrétienne, qui est la colonne vertébrale de son œuvre, ainsi « Légende et Histoire se sont rencontrées et ont fusionné. Mais dans le royaume de Dieu, la présence des plus grands n’accable pas les petits. L’Homme racheté est encore homme. L’Histoire, la fantaisie continuent et devraient se poursuivre. L’Évangile n’a pas abrogé les légendes ; il les a consacres, spécialement l’ « heureux dénouement ». Le chrétien a encore à travailler, de l’esprit comme du corps, à souffrir, espérer et mourir ; mais il peut maintenant percevoir que tous ses penchants et ses facultés ont un but, qui peut être racheté. (…) Tous les contes peuvent devenir vrais ; et pourtant, en fin de compte, rachetés, ils seront peut-être aussi semblables et dissemblables aux formes que nous leur donnons que l’Homme, finalement racheté, sera semblable et dissemblable aux déchus que nous connaissons ».



[1] L’œuvre de Tolkien est édité chez Christian Bourgeois.

[2] N. Bonnal, Tolkien, les univers d’un magicien, aux Belles Lettres.