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Poésie

Paul Ribeaud PDF Imprimer Envoyer

PAUL RIBEAUD

UN DES DERNIERS GRANDS AVENTURIERS DE CE TEMPS

 

Par Adrien Meis

paul ribeaud« Un journaliste presque suicidaire à force d’aimer l’aventure » Lucien Bodard.

Grand reporter pour Paris-Match du temps où cet hebdomadaire justifiait son slogan « le poids des mots et le choc des photos ». (Aujourd’hui, il s’agit plus du poids des maux et des photos « choc »), Malgré sa fâcheuse habitude de prendre très peu de notes au cours de ses voyages, Paul Ribeaud était de la race des derniers grands aventuriers de l’Après-Guerre, de ceux qui se donnaient rendez-vous au restaurant Le Père tranquille, à Montparnasse, « dans l’odeur chaude d’une cuisine auvergnate ». Écrivain-guerrier comme d’autres furent moines-soldats.

Dans la lignée d’un René Caillé qui à pied s’enfonça dans le désert jusqu’à Tombouctou, d’un Charles de Foucauld qui découvrit le Maroc interdit avant de devenir un aventurier de la Foi, d’un Saint-Exupéry, d’un Mermoz, d’un Albert Londres, dont il est l’un des successeurs. « Maniant la caméra comme un fusil, et la plume comme une dague. Œil noir et cheveux de jais, profil carnassier de condottiere, cet anticonformiste est un phénomène peut-être unique dans son genre », raconte son ami Philippe Bernert.

« Toujours insaisissable, aigle tournoyant au-dessus du Kilimandjaro de notre Histoire », Ribeaud est fiché dans son siècle en folie jusqu’à la garde avec une démangeaison fanatique et quasi mystique de l’événement. Il n’a cessé de se frotter à l’aventure et d’enfoncer du pied les portes du monde. Pas n’importe comment. Mais en plongeant dans l’Histoire en gestation, dans ces régions du monde où fermentent les haines et les espoirs des opprimés, des insurgés, des desperados. De tous ceux qui finissent par faire basculer le siècle. Ni vraiment journaliste, ni vraiment acteur, mais « paria » superbe et déconcertant. Car chez lui, la frontière n’existe pas entre l’aventure qu’il décrit et celle qu’il vit. Avec ce besoin fascinant d’être des deux côtés de la caméra et de donner un coup de pouce à l’Histoire. C’est un reporter qui fait l’Histoire avant de la raconter. De même lorsqu’il se raconte, dans Le Paria[1], qui n’est pas un roman, c’est plutôt une histoire vraie qui se dessine, non pas à la manière d’Alexandre Dumas ou de Jean Larteguy mais à la manière de Paul Ribeaud. Ainsi dans son livre, qui est la somme éblouissante de vingt années de putschs, de révolutions, de guerres exotiques, il s’abrite derrière les traits de Reinal, journaliste d’aventures, qui, en fait, est un autre lui-même. Pour mieux se raconter, il se masque, par pudeur peut-être, par modestie sans doute.

Grand lecteur, dès sa prime enfance, de Psichari[2] (Les voix qui crient dans le désert) et de Cendras, attiré par le ciel lumineux des tropiques, les randonnées à dos de chameau dans le désert et les « terres de soleil et de sommeil » de Psichari et de Joseph Peyré, il choisit dès vingt ans le métier de reporter afin de bourlinguer, de guerroyer, d’être dans tous les coups où les hommes qui veulent vivre libres et échapper à la monotone suprématie des deux blocs (Russie-Chine et États-Unis) se battent avec des armes de fortune. Au Congo, au Mozambique, en Angola, au Biafra, au Bangladesh, en Amérique du Sud, en Palestine, au Viêt-Nam, etc. Ces hommes qui ont été les compagnons de Ribeaud appartiennent à la plus grande armée du monde : celle des pieds nus, des parias.

Il avait le don d’apprivoiser en quelques minutes les gens considérés comme inquiétants ou dangereux et de s’en faire des amis. Pendant plus d’un quart de siècle, il couvrit pour divers journaux (non seulement Paris-Match, mais aussi France-Soir, le Stern, le Sunday Telegraph ou NBC) les guerres et les guérillas et on pouvait le rencontrer souvent parmi les combattants de l’un ou l’autre camp, rejoignant ainsi Alger lors du putsch des généraux, ou durant la guerre des Six Jours, on le retrouvait juché sur la tourelle du premier char israélien qui fonçait sur la ville syrienne de Koenitra. Il était incapable d’être un observateur, il lui fallait s’engager et agir dans un camp. C’est pourquoi il jouait souvent un rôle de responsable et s’efforçait de précipiter ou de déclencher un soulèvement ou un coup d’État ou une révolution. En Algérie, il avait connu les fellaghas avant d’être les amis des soldats perdus de l’OAS. Au Congo, il fut le conseiller politique et militaire des rebelles de Soumialot avant de s’allier, quelques années après, aux soldats putschistes des colonels Schramme et Monga. Au Moyen-Orient, ses sympathies pour Israël ne l’empêchèrent pas de se lier d’amitié avec les combattants du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPDLP, qui deviendra l’OLP).

Car la liste des principaux personnages qu’il a côtoyés, combattus ou aidés est éloquente : de Ben Barka à Ben Bella, de Bob Denard à Mobutu, en passant par le colonel Argoud, Moshé Dayan, Georges Bidault, de Gaulle ou Nixon, etc. Certains l’ont accusé d’avoir travaillé pour les services secrets français (il avait de trop mauvais rapports avec les gaullistes pour travailler avec le SDECE, la future DGSE), américains ou israéliens, alors que c’est surtout avec leur service de presse qu’il était en relation, prétextant que le renseignement n’était pas son métier. Le sien, le journalisme, l’a peut-être gâché sa vie sentimentale. Lui le passionné d’amour et le rude coureur de jupons, toujours à la recherche de la femme idéale dont il tomberait amoureux. Quand, par miracle, il l’avait rencontré, sa folie, un besoin de se destruction, ou plutôt son impossibilité de croire au bonheur, faisaient qu’il gâchait tout en quelques minutes, en quelques heures ou en quelques jours, se comportant plus comme un marin semant une maîtresse dans chaque port.

Enfin, se racontant à la troisième personne (comme Alain Delon et le général de Gaulle), Ribeaud écrit : « Euphorique ou désabusé, idéaliste ou cynique, il était contrasté comme les saisons de nos pays d’Europe. Il pouvait être gai ou très triste, très exubérant ou très calme. Au fond il était constamment miné par une angoisse secrète qui faisait parfois surface et l’emportait loin de tout et de tous ».



[1] Publié chez Fayard en 1973.

[2] Son meilleur biographe est, sans conteste, son ami Henri Massis, chez Spes ; Psichari était aussi l’auteur préféré de Michel de Saint-Pierre.