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Poésie

René Grousset PDF Imprimer Envoyer

LES « MAKERS OF HISTORY » EUROPEENS

ren groussetDes hommes ont pu, ont su changer le cours de l’Histoire, l’entraînant vers des destinées imprévisibles, pour le meilleur et souvent pour le pire. Des hommes, que dis-je, des Géants de l’Histoire, qui ont eu le sort de l’Humanité et de la Civilisation entre leurs mains ou plus exactement entre leurs neurones. Ils ont vécu à des époques qui les réclamaient et ont eu à prendre des décisions lourdes de sens, dont nous en supportons encore, à l’aube du Troisième Millénaire, les conséquences. Avec René Grousset (*), suivons ces grandes figures du destin, qui ont, à leurs manières, façonner notre Europe.

Nous sommes tous des enfants d’Athena : les nations d’Europe sont toutes helleno-centrées. Nos racines sont en Grèce, car c’est là où tout a commencé. Les Grecs élaboraient l’une des plus grandes civilisations de l’Histoire, alors que nous n’étions que des barbares ! Ce monde grec se caractérisa par des rivalités (militaires) entre cités, qui se traduisit aussi par une émulation dans le travail, la culture et les arts, dont nous avons recueilli les fruits. En 490 avant J.-C., les Hellènes ont du et su s’unir face à une terrible menace : l’immense empire perse, avec à sa tête le « roi des rois » Darius Ier, venait de franchir les détroits pour conquérir l’Hellade. Sparte et Athènes, les deux ennemies héréditaires, s’uniront deux fois en 490 et 480 pour repousser l’envahisseur. Enfin, le 27 août 479, à Platées, les Grecs détruisirent et mirent en fuite les armées du Grand Roi. « L’homme grec se savait désormais le meilleur » en Méditerranée. Une fois le danger extérieur éradiqué, Athènes et Sparte reprirent leur rivalité séculaire : Athènes dut se limiter à l’empire maritime de la mer Egée, Sparte occupant le domaine terrestre. Deux choix s’offrait aux compatriotes de Solon : soit un sincère partage des zones d’influence des deux cités ; soit une rivalité sans issue, si ce n’est la ruine. Malheureusement, la seconde solution l’emporta. Périclès régna sur l’Acropole, qu’il rebâtit pour la postérité, grâce notamment au talent de Phidias, de 451 à 431 : c’est cette période que l’on nommera plus tard « le siècle de Périclès », véritable apogée de la puissance athénienne, « Grèce de la Grèce ! ». Malheureusement, Périclès, par son antilaconisme, va mener à la ruine Athènes et ainsi l’Hellade. Au lieu de bâtir le panhellenisme -par un rapprochement avec Sparte, qui aurait enfin donné à la Grèce le poids politique qui lui fit toujours défaut, il provoquera les guerres du Péloponnèse, qui mèneront à l’occupation du Parthénon par les troupes spartiates ! De 432 (déclenchement de la guerre) à 337 (victoire macédonienne définitive sur les cités grecques), la « guerre de Cent ans » grecque va déchirer Athènes, Sparte et Thèbes. Le comble de cette tragédie, c’est qu’après s’être entre-tuer à cause du panhellenisme, ce dernier leur sera imposer, de force, par la Macédoine de Philippe, le père d’Alexandre !

Alexandre ! Que d’ouvrages on a écrit en ton nom ! Rarement un mythe -car c’est de cela qu’il s’agit- a autant capté l’imaginaire collectif ! C’est vrai que tous les ingrédients propres à en faire une idole étaient réunis : sa mort à moins de trente-trois ans, après avoir conquis un immense empire de l’Adriatique à l’Indus ! Mais ce n’est pas tout. Même son ascendance est divine : par son père, il descend d’Héraklès ; par sa mère d’Achille, le héros de la guerre de Troie. Par sa vie, par ses vues, par ces concepts, Alexandre a dominé son époque, ses contemporains. Son père, Philippe II, le comprendra lorsqu’il lui dit, en 338, après la bataille de Chéronée, où son fils âgé de dix-huit ans tailla en pièce l’armée thébaine à Chéronée : « Mon fils, cherche-toi un autre royaume car celui que je te laisse est trop petit pour toi ! ». Deux ans plus tard, après l’assassinat de son père, Alexandre lui succède à la tête de l’état macédonien, qui assure la domination de la Grèce. Mais les Macédoniens ne sont pas des Hellènes, tout au plus des barbares, qui tendent à s’helléniser au contact de leur conquête. Alexandre lui-même est un demi-barbare, demi du fait de sa filiation à Héraklès. Lors de son avènement, trois tâches s’imposent à lui : tout d’abord, conclure les Guerres Médiques en reprenant le contrôle sur les cités grecques d’Asie Mineure ; ensuite, réaliser le programme traditionnel de l’hellénisme (notamment en Égypte), c’est à dire diffuser la culture grecque ; enfin, conquérir l’Asie Mineure, normalement jusqu’au Tigre et à l’Euphrate (ce qui sera la limite orientale de l’empire romain), mais Alexandre poussera cette conquête jusqu'à l’Indus, s’arrêtant à ce fleuve devant ces hommes las et nostalgiques du pays. L’hellénisme, à la longue, était capable d’absorber l’Asie Mineure, mais pas l’Asie jusqu’à l’Inde. Sa mort prématurée l’empêcha de consolider son œuvre. Il mit en place un état macédo-perse, symbolisé par les noces de Suse, où ses soldats grecs se marièrent à Iraniennes. Selon lui, seuls les Hellènes et les Perses (de par le caractère impérial de la nation perse) pouvaient dominer cet empire universel avant l’heure. Mais il ne put accomplir son destin, orienté par son hérédité. En effet, croyant descendre de Dyonisos par sa mère, il poussa ses conquêtes jusqu'à l’Indus, endroit où le dieu, selon la légende, se retira ; de plus, descendant par son père d’Héraklès, son objectif était d’atteindre les colonnes d’Hercule (Gibraltar), et par là même vaincre la puissance de Carthage, puis de conquérir la péninsule ibérique, la Gaule, puis l’Italie et Rome, réunissant ainsi le futur empire romain, sous son égide. A la tête d’un empire méditerranéen et asiatique, il aurait sans doute installé sa capitale à Alexandrie, qu’il venait de faire construire. A sa mort, il projetait de faire accomplir à sa flotte le tour de l’Afrique, c’eut été Vasco de Gama précédé XVIIIe siècle ! Mais quittons le domaine du rêve et de l’épopée. La mort d’Alexandre a brisé cet élan de l’histoire. A peine fut-il enterré, son empire était le terrain d’une lutte sans merci entre les diadoques, ses héritiers. Le rêve d’une monarchie universelle s’évanouissait devant la cupidité des hommes.

L’empire méditerranéen que n’a pu bâtir Alexandre, c’est Jules César qui tenta de s’en charger. Malheureusement, son assassinat aux Ides de mars (cf éphéméride de mars) retarda, mais n’annula pas, l’échéance. C’est une ville, Rome, qui va conquérir tout le bassin méditerranéen ! C’est assez exceptionnel pour qu’on le souligne. La cité éternelle, après avoir assuré sa domination sur le Latium, conquerra l’ensemble de la péninsule italienne dans une lutte face à Carthage, dont elle sortira vainqueur. Mais Rome ne sait faire que des conquêtes, qu’elle ne sait pas les administrer : c’est un empire gouverné par une municipalité. Celle-ci est dirigée par le Sénat, qui, en fait, regroupe les « 200 familles » romaines, qui monopolisent le pouvoir. Les conquêtes sont tout bénéfices pour les manieurs d’argent et les affairistes romains, qui exploitent les provinces en sociétés par actions. Malheureusement, cette aristocratie nobiliaire et financière refait la « faute de Périclès » : elle refusera de donner la citoyenneté à tous les habitants de la « botte », la réservant aux Romains, préférant garder les bénéfices des conquêtes pour ces derniers. En 121, Caïus Gracchus l’a compris. Son programme -citoyenneté romaine aux Latins, puis aux Italiens ; distribuer les terres aux grandes familles ; fonder des colonies agricoles dans les terres annexées- jugé trop réactionnaire sera la cause de sa chute, qui provoquera la guerre civile à Rome pendant quatre-vingt dix ans, jusqu'à la bataille d’Actium en 31, qui assurera le pouvoir à un seul, Octave, fils adoptif de César. Pourtant, ce programme aurait assuré la prospérité et la grandeur à Rome sans César ! Pendant toutes ces années, les conquêtes vont continuer à un rythme s’accélérant et la tentation du pouvoir personnel sera forte pou ces généraux vainqueurs, à qui sont voués corps et âmes leurs armées. C’est ces intrigues militaires qui vont entretenir la guerre civile. En 63 apparaît celui qui va modifier le destin de Rome : Jules César. Ce dernier est un esprit supérieur à son temps, dont l’éducation hellénistique le pousse à la Monarchie (ce qui le perdra), car l’empire appelle l’empereur. A partir de 59, il va montrer son talent militaire par ses victoires en Espagne et sa conquête de la Gaule. La tentation du pouvoir le poussera en 49 à franchir le Rubicon (cf éphéméride janvier), s’engageant ainsi dans une lutte sans merci face à Pompée, qui en mourra. En 45, il a enfin le pouvoir et installe une « monarchie absolue » ; en fait, il a fondé le premier état totalitaire. Ses lois ont permis de « faire » enfin l’Italie en réalisant les Gracques, notamment en organisant les provinces pour y mettre un terme aux abus. Mais celui que l’on considère comme le plus hellénisé des Romains (avec l’orateur Cicéron) va être attiré par l’Orient : son rêve était la conquête de la Dacie, de l’Iran et de la Parthie pour ressembler à Alexandre, ce qui lui aurait permis au moins la royauté en Orient mais les vingt-trois coups de couteau de Brutus laisseront ce projet à l’état de rêve. Son héritier, Octave, le futur Auguste, lui, parviendra à devenir empereur sans l’être vraiment en créant le principat (cf éphéméride mars), sorte de présidence de la république indéfiniment renouvelée (pendant quarante ans !).

L’empire romain tiendra, tant bien que mal, jusqu'à la déposition du dernier empereur Romulus Augustule en 476. Ce que nous appelons les « invasions barbares » (cf éphéméride octobre et décembre) avaient déjà débuté presque deux siècles auparavant et plongèrent l’Occident dans l’instabilité de luttes de clans et de création de royaume éphémère. Le seul royaume « barbare », qui perdura, est le royaume des Francs, fondé par Clovis. Mais ses successeurs, du fait de leur inaptitude et de la loi salique (qui divise le royaume entre tous les héritiers), faillirent faire disparaître son œuvre. Heureusement, les maires du palais (sorte de Premier Ministre) dirigèrent comme ils purent ces royaumes (Austrasie, Neustrie). L’un d’eux, Charles Martel, sauva le Regnum Francorum en repoussant l’envahisseur sarrasin, près de Poitiers en 733, puis une deuxième fois, quelques années plus tard, sur la Dordogne, près de Martel. Ces victoires sont uniquement à mettre à l’actif de Charles, qui agit tel un chef d’état. Son fils, Pépin Le Bref, prenant acte de la faiblesse mérovingienne, prit le titre de roi des Francs et demanda la légitimation par un sacre au pape. En 761, Saint Boniface le sacre, tel un nouveau Salomon, instituant ainsi la royauté de droit divin, la maison carolingienne devenant « l’obligée du Saint Siège ». Trois ans plus tard, en 754, le pape en personne, Etienne II, le re-sacre à saint Denis. A la mort de Pépin, le même problème qu’avait connu les Mérovingiens en matière de succession empoisonnera la nouvelle dynastie : le royaume sera partagé entre ses deux fils : Carloman (17 ans) et Charlemagne (26 ans). Le premier mourant opportunément dès 774, Charlemagne se retrouve seul à la tête du Regnum Francorum. Son premier acte sera d’abattre le royaume lombard, qui dominait l’Italie du Nord et menaçait Rome, car il voulait réaliser l’unité de l’Italie (comme César). Le maître d’Aix-la-Chapelle prit la couronne de fer des Lombards et devint roi des Francs et des Lombards. Durant tout son règne, il refusa de rentrer en conflit avec Bysance, l’unique dépositaire de l’empire romain, c’est pourquoi Charlemagne refusa de conquérir pour le pape le duché de Bénévent, allié de Constantinople. Par contre il n’hésita pas à se faire sacrer, non comme son père roi, mais empereur à la Noël 800. Un roi barbare empereur : un usurpateur pour Bysance. Mais cette dernière, aux prises avec les Arabes, dut se résigner à cet état de fait. Mais de titre d’empereur ne restera qu’un mot pour Charlemagne -d’ailleurs il ne portera qu’une seule fois le manteau impérial- car en 806, il partagea le Regnum Francorum entre ses enfants pour éviter des querelles à sa mort. Il reste un barbare et n’a aucune intention de rétablir l’empire romain. De plus, l’invention de la Lotharingie est une absurdité historique, qui provoquera nombres de conflits entre Francie et Germanie, jusqu'à ce que chacune de ces entités ait grignoté cette bande de terre. Mais ce qui montre que Charlemagne n’avait aucune notion de l’idée impériale, c’est qu’il a créé le régime féodal, c’est à dire l’anarchie carolingienne. Cela aboutit à « l’autarcie villageoise » sur le modèle de la villa, un monde autonome, fermé, sous la protection d’un seigneur. Charlemagne est tout simplement l’inventeur de la féodalité, le roi devenant le premier des suzerains, l’état disparaissant devant la féodalité grandissante. Une autre conséquence de son règne est qu’il « a exhumé le cadavre de l’idée impériale qui va pour onze siècles empoisonner le monde ». En effet, pour le malheur de l’Occident, le titre d’empereur sera repris, soit comme un mot vide de sens, dont beaucoup vont se parer, soit pour rehausser le pouvoir de quelques monarques germaniques.

Ce sont les Hohenstaufen qui vont le mieux incarner cette notion, dont le premier, Frédéric Ier Barberousse (1122-1152-1190) se comportera en nouveau Charlemagne. Son principe : « ce qui plaît au prince a force de loi », conception francisée dans « le bon plaisir ». Le 13 juin 1154, Frédéric, institue la théorie de l’impérialisme allemand en déclarant que « l’empire est chez nous maintenant ! » Depuis 1033, le royaume d’Arles (Franche-Comté, Lyonnais, Vivarais, Suisse Occidentale, Savoie, Dauphiné, Provence) est vassal du Saint Empire germanique. En 1178, l’empereur met un terme à cette autonomie. De plus, côté slave, il oblige les rois de Pologne, de Bohême, de Hongrie, à plier le genou devant lui. Il en va de même avec le roi du Danemark ; seuls les Plantagenets (Henri II) et les Capétiens (Louis VII) sont épargnés, mais sont considérés comme des roitelets (!). Sa soif de puissance et de domination le poussent à regarder vers l’Italie et surtout Rome, la ville impériale. Mais il fut vaincu, pour la première fois, en 1175 par le pape Alexandre III et les Lombards. Par la paix de Venise (1177) et celle de Constance (1183), Frédéric promet de modérer ses aspirations. En 1190, il mène la IIIè croisade qu’il aurait sans doute mené à bien – tant elle était bien préparée – mais il se noya dans le fleuve Cydnus (Asie Mineure), ce fleuve, dont réchappa de justesse Alexandre Le Grand. En Allemagne, il dominait tout, mais il resta sur un échec en Italie, du fait de l’autonomie lombarde et de l’indépendance du pape. L’avènement de son fils et successeur Henri VI va modifier les rapports de force en Italie. En effet, celui-ci est marié à Constance, l’héritière du royaume normand de Sicile (cf éphéméride décembre). La conséquence est qu’Henri est empereur d’Allemagne et roi de Sicile ; de ce fait, Rome est encerclée ! Le centre de gravité de l’empire setrouve désormais en Italie. Trois ans plus tard, en 1193, par une conduite inqualifiable (emprisonnement de Richard Cœur de Lion au retour de la croisade), l’Angleterre devient vassale de l’Empire. Le rêve d’Henri VI la monarchie universelle s’achèvera brutalement le 28 septembre 1197 lorsque l’empereur s’éteindra à seulement trente-deux ans à Messine. Sa mort est celle de la Romanie.

Son unique héritier, son fils, Frédéric-Roger, n’a que trois ans. Le pauvre garçon perdra aussi sa mère l’année suivante. Le voilà seul roi des Normands à quatre ans ! Mais il doit renoncer à l’Italie du Nord, à l’Allemagne et à l’empire. C’est Rome qui va se charger de son éducation : il sera le pupille d’Innocent III, puis l’élève d’Honorius III. Othon de Brunswick, ennemi des Hohenstaufen, se porte candidat à l’empire. Malheureusement pour lui, il est vaincu par Philippe auguste à Bouvines en 1214. Cette « victoire créatrice » est aussi celle de l’empire néo-romain. Frédéric II (éphéméride décembre), élevé en Sicile, est italien. L’Orient l’intéresse beaucoup, non à cause des Croisades -contrairement aux autres souverains, (cela s’est vu pendant la Vè croisade, lors de sa non-intervention qui a été fatale aux Croisés)-, mais par la fascination qui s’exerce sur lui par cette civilisation au contact de laquelle il vit dans sa cour de Palerme, où Byzantins, Maures et Italiens coexistent en parfaite harmonie. Cette influence se constate aussi dans son mariage en 1225 avec Isabelle de Brienne, héritière de Jérusalem. Le voilà désormais héritier de Charlemagne et de Godefroy de Bouillon par l’union du royaume de Sicile à Jérusalem, union qui au XIIe siècle aurait sans doute sauvé les Etats francs de Terre Sainte. Son attitude peu chrétienne et très tolérante à l’égard des Infidèles et son non-départ en Croisade le firent excommunier en 1228 par Grégoire IX, successeur d’Honorius III (mort en 1227), trop aveuglé par son « fils ». Cette décision l’amena à accomplir son vœu. Une fois en Terre Sainte, il ne combattit pas les Arabes, et grâce à sa connaissance de l’Islam préféra traiter avec le sultan. Cet accord, par le traité de Jaffa en 1229, est historique : c’est la première fois qu’Islam et Chrétienté négocient ; l’intelligence des deux hommes permit l’établissement de deux zones d’influence (chrétienne et musulmane) en Palestine. Jaffa fut d’abord considéré comme une trahison en Occident, mais après la paix de San Germano, le pape reconnut les bienfaits de cet accord. Concernant les affaires d’Allemagne, il gouverna l’empire par fils interposé, d’abord Henri VII, puis Conrad IV, mais pris par les affaires d’Italie, il lui sacrifiera l’empire allemand, en s’appuyant notamment sur les princes allemands, commettant ainsi la même erreur que Charlemagne en soutenant la féodalité. En Italie, il faut Rome. Il déteste plus la Papauté (en tant que puissance terrestre) que le Pape lui-même : il est ainsi l’inventeur de l’anticléricalisme. D’autre part, il fut le seul à comprendre la nécessaire réconciliation Chrétienté/Islam. De plus, il mit fin au duel concernant les Détroits, en mariant sa fille au Basileus, par sympathie pour la culture byzantine qu’il aimait. Enfin, c’est lui qui lança la colonisation de la Baltique par les chevaliers teutoniques à partir de 1226, permettant ainsi à la latinité d’atteindre le Niémen.

En fait, Frédéric II a tout compromis : Italie, Allemagne, Empire, car il était en avance sur son temps, se comportant comme un véritable prince de la Renaissance !

Pendant deux cent soixante-dix ans, l’empire germanique hibernera, les trop nombreux seigneurs dominant cet agrégat de milliers de principautés. Mais au hasard des mariages apparut Charles Quint. D’abord duc de Bourgogne, il deviendra empereur du fait du droit ethnique du Moyen Âge, qui veut un pape italien et un empereur allemand. Lui le cinquième empereur prénommé Charles mais aussi Carlos Ier d’Espagne gouvernera, comme Frédéric II, de l’extérieur l’empire, bien souvent de Gand ou de Madrid. Il a du sang bourguignon, espagnol et autrichien ; en fait, c’est un Valois élevé à la flamande. Ce monarque (cf éphéméride janvier et mars), que l’on tient pour laborieux et modéré, avait une idée en tête : reconstituer cette chimère appelée Lotharingie ; disposant de Bruxelles, Besançon, Madrid, Naples, demain Milan, il lui manquait toujours Dijon pour réaliser le testament de son ancêtre Charles Le Téméraire. Ce dernier tomba en 1477 devant Nancy ; Charles Quint, lui, échouera devant Metz en 1552, ce qui sera pour lui le début de la fin : par la prise de cette cité, c’est la France qui tombait sous sa coupe (car « Metz défend l’État »). Mais avant cet échec, Charles avait réalisé une œuvre importante : il avait des Espagne, une Espagne, ce qui permit à celle-ci de reparaître sur la scène internationale pour la première fois depuis huit cents ans ! De plus, il réunit d’abord Naples à l’Empire, puis l’ensemble de la péninsule italienne (même Rome, que mit à sac ses troupes, sous les ordres du connétable de Bourbon, en 1527), à l’exception de Venise. Ainsi pour trois cent quarante ans, l’Italie est morte politiquement, sauf la Sérénissime. Mais ce qui va miner son règne, c’est la Réforme. N’étant point allemand (il ne parlait que le français jusqu'à l’âge de dix-sept ans), il n’y comprit rien. La situation de l’Église était telle qu’elle nécessitait un concile. Mais, lui, l’empereur, dont « le soleil ne se couchait pas sur ses possessions » ne le saisit pas. L’aboutissement fut la paix d’Augsbourg, qui laissait l’autonomie religieuses aux princes protestants, ce qui divisa l’empire entre l’Allemagne du Nord et celle du Sud, qui allait devenir l’empire austro-hongrois et durer jusqu’en 1918. Mais il sauva l’Europe et la civilisation face à la menace turque, notamment dans la défense de Vienne, nouveau Poitiers. Par contre, il ne put vaincre cet ennemi car le chef de ces derniers avait conclu une alliance avec le roi de France, François Ier, qui, menaçait par la puissance de Charles Quint préféra l’intérêt de son royaume à celui de la Chrétienté. Ne pouvant rien contre la France, ni contre les Turcs, il tenta de romaniser l’Afrique du Nord (Algérie, Tunisie), seule tentative entre 1270 (VIIIè croisade) et 1830 (prise d’Alger par les Français). Il est, en fait, le précurseur de la colonisation néo-latine du XIXe siècle.

Malheureusement, son bilan est loin d’être positif. Il a jeté l’Europe dans une impasse : guerres de religion, dislocations des Allemagnes, rivalité France/Autriche, incapacité à refouler les Turcs, stérilisation des richesses, tout cela est dû à son entêtement dans la question de Bourgogne.

L’Allemagne domina l’Europe durant le Moyen Âge, ce fut au tour de la France de tenter de régenter l’Occident. Ce fut l’ambition de Louis XIV. A la mort de Mazarin, il a vingt-deux ans : il est le roi le plus puissant d’Europe ; de plus, il fut le « meilleur commis de son temps ». Louis XIV préside (et non dirige) son époque, le XVIIe s’appellera « le siècle de Louis XIV », comme il y eut le siècle de Périclès ou celui d’Auguste. A son avènement, deux choix s’offrent à lui : soit, en Europe, terminer la France (à l’Est, notamment) ; soit, « hors d’Europe, prendre la tête de l’expansion européenne, s’élancer à la conquête de l’Orient ou des Amériques ». Il préféra tout sacrifier à la France. Il s’intéressait aux Pays-Bas et tenta de les conquérir par les opérations de 1668, qu’il interrompit sur les injonctions de la Triple Alliance (Angleterre, Suède, Hollande) alors qu’aucune de ces puissances n’étaient en mesure de stopper le roi !, ce dernier ne voulant pas écouter Turenne. Une invasion sans ruptures diplomatiques exige une guerre-éclair, mais les guerres louis-quatorziennes furent toujours l’inverse, comme en 1672, où il fit arrêter ses troupes à dix kilomètres d’Amsterdam De plus, il fit toujours la guerre pour la gloire, ce qui lui valut l’hostilité d’une coalition européenne à son égard lors des guerres des Pays-Bas. Les Provinces-Unies lui proposèrent Maastricht (!) et le Brabant hollandais mais Louis XIV refusa, voulant humilier la « République des Marchants ». L’Europe contre la France, c’est l’inverse de ce qu’avaient bâti Richelieu et Mazarin. Mais son erreur fatale fut la Révocation de l’Édit de Nantes, car après les Pays-Bas il ne fallait plus d’erreurs diplomatiques. A force d’intervenir dans les affaires intérieures de certains pays (Allemagne, Espagne), le roi soleil mena une politique désastreuse pour notre pays. Cherchant « ce rayonnement qui, dans l’histoire humaine, s’appelle la gloire. Rien n’en reste, le soir venu, qu’un beau souvenir. »

Le bilan du règne est quand même positif : Lille, Besançon, Strasbourg sont devenues françaises. Louis XIV fut un grand roi, mais au regard de ses possibilités, quel gâchis ! Malheureusement, durant tout le XVIIIe siècle, chaque fois que la France voudra bouger, toutes les nations se ligueront contre elle. De la France, on voit que Louis XIV, c’est à dire les conquêtes et la gloire.

Napoléon, lui aussi, permit à la France de briller dans le ciel d’Occident, pour son plus grand malheur. Est-ce sa faute s’il s’est pris pour un dieu, comme Alexandre (avec qui il a d’étranges ressemblances) ? « Je rêvais toute chose, et je me voyais le moyen d’exécuter tout ce que j’avais rêvé ». C’est la Révolution qui le convertira au patriotisme français le plus mordant, lui le Corse, « français de cerveau, avant que de cœur ». Mais sa France, c’est la grande nation et non l’hexagone bourbonien. Lorsqu’il fait son coup d’État, « la France arrivait au port mais Bonaparte s’empara du navire et le rejeta en pleine mer ». Il veut remettre la France au travail, tel un nouveau Colbert ; il est « l’état fait homme », dévoué au bien public comme personne avant lui (et après lui !), déclarant même « je suis Henri IV », car il reconstruit la France. Le consulat, à cet effet, est un âge d’or : création des préfets, du budget (enfin !), de vraies finances, des codes, des universités et de l’administration préfectorale. Son œuvre survivra à l’ouvrier : le franc germinal perdurera jusqu’en 1927, les préfets et les codes sont toujours là ! A l’origine, son ambition avait été de délivrer la Corse de la présence française, mais le chef des insurgés, Paoli, le repoussa ; ne pouvant être « roi de Corse », il sera empereur d’Occident ! Certes, il y parviendra mais il se perdra à cause de l’Italie, dont il veut faire le centre de son empire -en mai 1805, il a ceint la couronne de fer des Lombards, pour la première fois depuis huit cent trente quatre ans !- et qu’il unifiera par la force. Mais avant de se prendre pour César, il voulut se prendre pour Alexandre, d’où la conquête de l’Égypte. Mais ayant échoué dans celle de la Syrie, ne pouvant être Alexandre, il sera César ! En 1802, par la paix d’Amiens, qui est une œuvre de sagesse et qui permet la paix en Europe, Napoléon aurait pu se tourner vers ce qui eut pu faire l’épopée française : la Louisiane, l’océan Indien, St Domingue. De plus, il voulait conquérir Alger, le Maroc, la Tunisie. Mais Napoléon va perdre les pédales face à l’Angleterre, à cause de Malte, ne comprenant pas qu’un empire continental ne peut exister sans la maîtrise des mers : la pax britannica. Dès lors, Napoléon est perdu, car il doit se lancer dans une guerre à outrance (comme Hitler). Dans sa débâcle née en Russie, Napoléon va ressusciter les Allemagnes. De même que les Maures ont fait l’unité de l’Espagne, les Anglais celle de la France, Napoléon a fait celle de l’Allemagne. De même, il est à l’origine de la grandeur anglaise, allemande ou russe, voire américaine (du fait de la vente de la Louisiane). Ainsi, il compromit le destin français.

L’Allemagne réveillée, il lui fallait une volonté politique pour achever son unité. Ce fut l’œuvre de Bismarck. Dès la moitié du XIXe siècle, toute perturbation en Europe se répercute dans le monde entier, du fait des colonies. C’est la période allemande de l’histoire. On ne soulignera jamais assez l’importance du Zollverein, voulu par la Prusse, dont l’Autriche était exclue. L’œuvre du Hohenzollern Frédéric-Guillaume IV (empereur en 1849) est déjà un avant-goût de Bismarck. Ce dernier, dans sa volonté d’unir l’Allemagne, n’aura personne qui s’opposera à sa politique, contrairement à Napoléon. En 1847, il débute sa carrière au Landtag, comme représentant des Junkers poméraniens, se considérant d’abord comme prussien avant que d’être allemand. Le couronnement de sa carrière sera sa nomination comme Premier Ministre et ministre des Affaires étrangères par Guillaume Ier en 1862. Bismarck profite des tensions franco-autrichiennes pour appliquer sa politique dictatoriale, veillant bien à ne pas indisposer les puissances européenne. Son coup de génie est sa victoire à Sadowa sur les Autrichiens, synonyme d’expulsion des Autrichiens d’Allemagne, notamment au niveau politique. Mais il ne poussera pas plus loin le bénéfice de son succès : il aurait pu envahir l’Autriche-Hongrie. Il préféra, par le traité de Prague, officialiser la domination prussienne sur l’Allemagne. Pour ressusciter le Reich allemand, il lui faut abaisser la puissance française. Par la fausse dépêche d’Ems, il poussera Napoléon III à la guerre, dans laquelle ce dernier perdra tout et la France avec lui. Mais au lieu de se comporter comme les Habsbourg, Bismarck va commettre l’erreur « du clocher de Strasbourg », en annexant l’Alsace et la Lorraine mosellane (Metz). C’est son erreur fatale. Même s’il est vrai que l’Alsace et le Pays Messin sont importants stratégiquement, l’occupation de ces provinces va perturber la politique allemande au point que l’on peut que « Bismarck sacrifia les colonies -au moment où Angleterre et France se créaient des empires gigantesques- à la ligne bleue des Vosges ». De plus, son ambition était de s’allier avec la Russie, l’Angleterre ainsi qu’avec l’Autriche. Mais l’avènement de Guillaume II, qui le remercia presque immédiatement, bouleversa ses plans. L’empereur refusa cette alliance. Vingt ans plus tard, à cause de cette non-alliance et des Vosges, l’Europe, et ainsi le monde, allait connaître le plus grand sacrifice humain de l’Histoire...

Nous venons d’évoquer avec René Grousset ces « makers of history , responsables, aux heures décisives, de la direction prise par l’humanité ». Ces homme n’ont été que les hommes de leurs temps mais ce qui a fait la différence c’est qu’ils « étaient leur époque plus intensément qu’aucun de leurs contemporains. (...)Il y a un instant où (...) le Héros est libre de son choix, maître du destin ». Mais bien souvent, « le Héros semble avoir travaillé en vain, [car] l’œuvre échoue à échéance plus ou moins lointaine. (...) Mais ce n’est pas l’œuvre qui a échoué, c’est l’ouvrier ». Les Héros ne sont tels que parce qu’ils étaient d’avant-garde « à l’heure où hésitait et flottait la poussée des foules », perturbant par la seule personnalité le cours normal des choses. « On dira qu’ils n’ont tué que ce qui était déjà mourant et que la marche de l’humanité était à ce prix, à ce prix surtout la beauté du drame humain. C’est la conception épique de l’histoire, et, de ce point de vue, la geste des Héros est un magnifique poème dont chaque chant a pour titre un de leurs noms.

Mais comme le fait remarquer René Grousset, « l’heure est venue de clore l’histoire. Nous avons fait le tour de l’homme. La planète n’est plus désormais que ce qu’elle est. C’est fini jusqu'à la fin du monde. Il n’y aura plus d’autres civilisations que celles qui sont officiellement dénombrées, plus d’autres barbaries que celles que nous portons en nous ». Les vieilles nations ont compris ce que « les printemps (des peuples) apporte, avec leurs orages et ce qui s’ensuit de désillusions estivales et d’hivers », ce que les jeunes nations vont comprendre « dans trente ans ou dans un siècle ».

La loi humaine de « l’accélération de l’histoire » nous prouve que l’humanité est entrée dans une période de mutation. La révolution de notre siècle finissant c’est que l’humanité possède désormais une conscience collective. « Cette unification de la planète est, en même temps que le grand péril, la grande espérance. Les guerres désormais sont mondiales ; mondiaux aussi les messages de salut (...) les conditions de l’Évangile n’auront jamais été à ce point réalisés (...) il s’adressait par avance à l’homme universel. Et dégagé des entraves de race, d’empire, presque de siècle, l’homme universel est là, devant nous. C’est pour lui qu’ont été prononcées, voici dix-neuf cents ans, sur une montagne de Galilée, des Paroles qui n’ont point passé, qui ne passeront point ».

* : «René GROUSSET, Figures de proue, collection 10/18