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Poésie

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ARTO PAASILINNA :

LE RIRE DU BOUFFON JUCHE SUR LES EPAULES D’UN GEANT

par Sylvian Christiansohn


ladouceempoisonneuseLa douce Empoisonneuse[1], est le septième roman de Arto Paasilinna[2] à être traduit en français. Cette nouvelle parution hisse aujourd’hui son auteur au rang des écrivains finnois les plus connus et les plus lus dans le monde littéraire francophone.

 

En effet, même le Prix Nobel 1939 Frans Eemil Sillanpää, véritable monument national dans son pays, n’a eu droit sur la totalité de son œuvre qu’à un nombre égal de traductions dans notre langue. Et pourtant, il existe une filiation certaine entre les deux Finlandais. Issus tous deux d’un milieu rural, ferment de l’identité et de la solidarité finlandaises, il apparaît évident que l’un subit l’influence, tout au moins morale, de son aîné, véritable force de la nature dans tous les sens du terme : Frans Eemil Silanpää était un colosse qui chantait les lois du déterminisme naturel du sang et du sol. Ecrivain de la première moitié du vingtième siècle, son œuvre est emprunte de la gravité et du sentiment de vulnérabilité ressentie par chaque membre de la jeune république finlandaise. De la quête de l’indépendance en 1918 à la résistance contre l’invasion soviétique en 1939-1945, c’est toute l’âme d’un peuple souffrant mais veillant jalousement sur sa liberté chèrement acquise qui est retranscrite sous la plume du seul écrivain finnois nobélisé.

Autres temps, autres mœurs, Arto Paasilinna est le conteur cynique de la  période appelée « finlandisation », le statut imposé à la Finlande vaincue  et neutralisée mais qui lui a permis d’échapper à la soviétisation complète[3]. La pauvreté extrême des temps anciens fait maintenant place à une certaine prospérité due aux relation dites privilégiées entretenues avec l’URSS[4] et à la relative stabilité de la « Guerre froide ». La gravité descriptive d’un Sillanpää n’est plus de mise en des temps plus confortables – ou conformistes – et lui-même meurt en 1956. Pourtant,  si les temps bougent, les hommes ne changent pas, et l’écrivain normand Jean Mabire[5], spécialiste de l’Europe hyperboréenne[6]  en plus d’avoir transcendé son attachement viscéral à sa terre d’origine en un style littéraire, peut annoncer : « La littérature n’appartient pas à une autre planète. Elle est le reflet des combats de ce monde. Elle témoigne et elle inspire. Ou alors, elle n’est rien, que le jeu gratuit de l’intelligence. Dans la lutte qui oppose aujourd’hui les tenants d’un univers équivoque, dominé par les seules « valeurs » marchandes, et tous les peuples qui luttent pour leur survie, dans cet affrontement titanesque entre l’enracinement et le cosmopolitisme, il est des écrivains qui apparaissent comme des prophètes et des pionniers ». S’il en est ainsi de Frans Eemil Sillanpää, il est des hommes qui savent reprendre le flambeau. Et Arto Paasilinna semble être passé maître dans l’art de manier ce flambeau lorsqu’il décrit sur plusieurs chapitres dans un de ses plus récents livres[7] la destruction par le feu d’une exploitation agricole lorsque son ancien propriétaire est mis à la retraite forcée, l’Etat Providence convoitant le bien de ses concitoyens.

Mais à l’heure du modernisme confortable et individualiste, le message de Sillanpää comme l’exigence de la permanence des droits et libertés d’un peuple ne peut plus être un thème rassembleur pour le citoyen, simple électeur et consommateur. Dans l’ère du loisir affiché, de l’apparent bonheur obligatoire, un scalde chantant la liberté des peuples comme un défi au monde ne pourrait qu’être isolé et ostracisé avant de voir une chape de silence s’abattre sur ses œuvres. L’humour seul peut finalement affiner la révolte au point de la laisser passer au travers des mailles du filet vigilant. Et de l’humour Arto Paasilinna ne se prive pas d’user même s’il prend le risque de voir son ironie destructrice confondue avec une certaine légèreté de ton, une loufoquerie réduisant à néant la dimension réaliste de ses écrits. Ainsi La douce Empoisonneuse est évidemment consacré au droit à l’auto-défense même si entre la haine confessée envers l’impunité des criminels et le soulagement devant leurs cadavres, l’acte véritable est occulté, les circonstances invitant les cibles à mettre un peu trop de bonne volonté pour débarrasser la victime de leur présence inopportune et dangereuse. Ce parti-pris humoristique permet aussi à Paasilinna de railler plutôt joyeusement l’omnipotente incompétence de l’Etat, de sa police indifférente envers le « sentiment » d’insécurité de l’héroïne, de sa politique d’assistanat social inopérante. Partant de la perversion de l’autorité de l’Etat pour aboutir à l’inversion des valeurs morales de ceux qui se retrouvent soumis à ce carcan idéologique, il n’y a qu’un pas rapidement franchi par l’écrivain finnois : C’est au nom de leur place dans la société que les criminels, des hommes jeunes agissant en bande tentent d’imposer leurs volontés à une femme âgée et solitaire.

Cet acte qui sonne comme un intolérable dévoiement des valeurs viriles du courage et de l’honneur héritées de l’Histoire et du devoir de solidarité nationale, constitue, de pair avec l’alcoolisme remarquable de la population masculine Finlandaise, le cœur du roman paasilinnien. Le rapport à l’Histoire en est également un leitmotiv. Passons rapidement sur l’évocation d’événements de politique interne finlandaise, occasion pour l’auteur de faire soupçonner par un personnage secondaire le financement publique d’une concubine par un ministre en fonction[8]. La guerre, point culminant du destin du peuple finlandais, reste néanmoins une défaite et une paix honteuse dans l’inconscient collectif et un véritable abcès dans la société du pays. Elle serait également le point de départ de la déliquescence nationale pour Paasilinna qui se permet également le luxe d’en rappeler ironiquement les aspects les moins connus mais qui marquent encore de manière douloureuse les esprits finnois, comme la déclaration de guerre en 1941 par l’Empire britannique, nouvel allié de la République démocratique et populaire stalinienne ou la guerre de Laponie, qui a vu les forces Finlandaise forcées de se retourner contre leurs anciens alliés allemands afin d’échapper à l’annexion décidée au cours d’un Yalta quelconque.

Une ironie décapante est certainement à l’origine du succès de Arto Paasilinna. Mais l’ensemble de son œuvre est suffisamment éloquent pour dévoiler tout un éventail d’actes de résistances à la décadence de l’ère moderne et faire de lui selon la formule consacrée un nain juché sur les épaules d’un géant, plus clairvoyant que son devancier, son regard portant au delà des paroles de Frans Eemil Sillanpää, aux limites historiques, sociales et politiques de la cohésion communautaire finlandaise.




[1] Arto Paasilinna ; La douce Empoisonneuse: Editions Denoël 2001: 9, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris.

[2] N’étant pas spécialiste de l’alphabet finnois, je ne garantis pas la réalité des trémas sur le double A pour le nom de Paasilinna, qui ne sont pas repris dans les traductions françaises.

[3] Après la reconnaissance par les vainqueurs alliés de l’annexion et de la purification ethnique par l’Union Soviétique d’une large bande territoriale courant sur toute la frontière orientale de la Finlande ainsi que de sa deuxième ville la plus importante Vyborg. De plus, la Carélie, « République fondatrice » de l’URSS, comme la Russie ou l’Ukraine, mais peuplée de finnois est purement et simplement rayée de la carte et de la reconnaissance internationale. Sa population est également expulsée vers la Finlande

[4] La disparition de l’URSS en 1991 provoque une grave crise économique en Finlande, ses échanges commerciaux dépendant entièrement et uniquement de son puissant voisin.

[5] Jean Mabire ; Frans Eemil Silanpää, in Que lire, portraits d’écrivains 5. Editions SANH 1998 : 6, rue Vauguyon, 92210 saint Cloud

[6] Avec Régis Boyer. Ce dernier est en fait le grand historien francophone de référence obligatoire sur tout ce qui concerne le monde nordique.  J. Mabire s’attache plutôt à retranscrire la Volonté et l’élan mythique guidant la conscience des peuples du Nord. Inutile de préciser que de ce fait, ces deux spécialistes se contredisent en se complétant assurément.

[7] Arto Paasilinna ; La cavale du géomètre: Editions Denoël 1998. Ecrit en 1994, dix ans après La douce empoisonneuse.

[8]  Du « sentiment » d’insécurité dénoncé par les journalistes à la pornocratie cachée par les mêmes, les occasions pour les Finlandais de rire sont pour nous Français bien des raisons de pleurer !