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Poésie

Extradition des Baltes PDF Imprimer Envoyer

A PROPOS DE DROIT DES PEUPLES, DE JUSTICE INTERNATIONALE

ET DE DEVOIR DE MEMOIRE :

REGARDS SUBJECTIFS SUR L’EXTRADITION DES BALTES

par Sylvian Christiansohn

L’affaire dite de l’extradition des Baltes constituerait l’un des événements les plus douloureux et les plus controversés de l’histoire moderne suédoise, selon les termes de l’écrivain Per Olov Enquist, auteur d’un livre consacré à cette question en 1968 et traduit en français en 1985 aux éditions Acte Sud. Réactualisé par les événements de mars 1999, ce témoignage sur les actes politiques d’un état et leurs conséquences sur les individus, imposait la réédition d’octobre 2000, au plus fort de la mainmise de l’OTAN sur une prétendue justice internationale.


L’extradition des Baltes, curieusement dénommé roman par son auteur, ressemble pourtant à une enquête minutieuse et détaillée sur le tragique événement survenu entre mai 1945 et janvier 1946 dans la petite ville de Ränneslät, en Suède : Dans les dernières semaines de la seconde guerre mondiale, un certain nombre de soldats allemands ont fui par voie maritime les dernières poches de résistance tenues par les forces de l’Axe, notamment celles de Courlande et de Dantzig. Plus de trois milliers de ces soldats débarquèrent sur les côtes de Suède, parmi eux 167 ressortissants des trois Pays baltes, de Lettonie en majorité. Le livre de Per Olov Enquist est avant tout le témoignage historique de leur expulsion du camp de Ränneslät vers l’U.R.S.S. et du traumatisme toujours vivace qui s’en est résulté parmi la population suédoise.

Qui étaient ces Lettons, la plupart en uniforme allemand et fuyant l’avancée soviétique ? Le lecteur scrupuleux ne pourra pas véritablement se satisfaire du résumé trop bref fourni par l’auteur sur la question de leur engagement au sein de l’armée allemande ainsi que sur le contexte historique qui l’a précédé. La question de savoir si ces peuples qui ont accueilli les Allemands en libérateurs ont contribué à l’élaboration de ce que certaines sommités morales et intellectuelles de notre époque considèrent comme le premier « axe du Mal »  ne peut avoir de pertinence en dehors de la volonté éventuelle d’imposer un réductionnisme simpliste et manichéen de l’histoire de l’humanité. S’il ne convient pas à cet article de retracer les tenants et aboutissants d’une polémologie mondiale, précisons tout de même que, contrairement aux procureurs de l’Histoire, nous imaginons que la vérité est légèrement plus complexe : Aux vues des réalités intangibles de la géopolitique, certains peuples – que ce sentiment ait été partagé seulement par les élites ou qu’au contraire, ce soit l’ensemble du peuple qui a ressenti une communauté de destin – ont toujours su qu’il était de leur intérêt historique vital de se ranger du côté des visées allemandes. Ce fut bien entendu le cas, à cause de la menace communiste mais aussi plus simplement russe, des Baltes, Finnois, Croates et même Ukrainiens. De leur côté, les Flamands jugeaient, probablement à juste titre, les Britanniques et Français fondateurs et alliés du Royaume jacobin de Belgique bien plus dangereux pour leurs droits et libertés que les Allemands. Pour réorienter le sujet, nous refermerons cette parenthèse en évoquant le cas de la Suède qui avait derrière elle une longue tradition de germanophilie qui n’a pas manqué jusqu’aux derniers jours du conflit. Une grande partie de la jeunesse suédoise s’était distinguée par son soutien au régime, comme en a témoigné le cinéaste Ingmar Bergman, jeune participant enthousiaste aux réunions organisées par la Hitlerjugend, suivant ainsi la route tracée par l’écrivain explorateur Sven Hedin.

C’est presque par hasard que Per Olov Enquist débuta son enquête sur l’extradition des Baltes. Social-démocrate en rupture de ban idéologique, lorgnant vers le communisme, il était parti en reportage aux Etats-Unis suivre une énième marche pour la paix. C’est un de ses compatriotes rencontré au hasard d’une étape qui l’avait aiguillonné sur l’affaire : « les Suédois sont les seules consciences ambulantes du monde, ils parcourent la terre comme des moralistes professionnels. Ils ne parlent jamais des conflits moraux devant lesquels ils se sont eux même trouvés », définition qui, si elle était vraie dans les années soixante, allait s’étendre rapidement après 1968 à une grande partie du monde occidental en général et de l’intellectualisme de gauche en particulier. L’écrivain enquêteur n’est pour autant pas dupe de son propre engagement : « Toute sa vie il avait détesté l’indignation lorsqu’elle n’était qu’un geste sentimental, et son indignation, dans la mesure où elle avait existé, n’avait jusqu’ici été qu’un geste sentimental ». Chercheur de vérité doutant de lui-même, Per Olov Enquist allait alors prendre l’initiative de décliner les résultats de son enquête sous forme de roman. Cette attitude qui pourraient être considérée comme le comble du dilettantisme amène pourtant à se poser la question de la réelle objectivité de l’historien, question d’autant plus pertinente à notre époque qui voit des faits historiques s’écrire de préférence dans les prétoires des tribunaux. L’essai et l’analyse historique présupposent qu’ils ont été rédigés avec la plus totale distanciation par un chercheur uniquement soucieux de la vérité, par un historien reconnu, reconnaissance officielle sanctionnée par des diplômes universitaires. Mais au nom de quel serment, au nom de quel diplôme délivré par un jury prétendument dégagé de toute influence politique ou idéologique, l’historien peut-il se targuer d’être un porteur de vérité, de posséder une compréhension du monde supérieure à celle de ses lecteurs ? Balayant d’un revers de main toutes assertions à propos d’une prétendue objectivité de l’historien, la forme romanesque que prend rapidement l’enquête nécessite une construction, la mise en scène d’une galerie de personnages qui auront acquis une certaine profondeur dans le déroulement du récit. Le plus important de ces personnages, c’est évidemment le narrateur enquêteur présenté au lecteur dans toute sa subjectivité, qui étale sur le papier ses méthodes d’investigation, ses doutes et ses limites en même temps qu’apparaît en filigrane de la démonstration la première intention de l’auteur, confinant parfois à la plus totale mauvaise foi.

Cette intention, d’ordre idéologique, était la recherche de preuves accablantes contre son pays et sa politique en vigueur durant le conflit mondial, politique qui était celle d’une neutralité dite déférente envers les demandes allemande et finnoise en même temps qu’elle restait inflexible vis-à-vis des réfugiés potentiels, considérant qu’ils risquaient de mettre en péril la sécurité intérieure : juifs, résistants norvégiens et surtout communistes de tous pays. Mais comme le récit romanesque accompagne chez Enquist la recherche systématique, les méthodes du chercheur se déconstruisent sous nos yeux : Pour dénoncer la fermeture des frontières, il décortique les cas décrits par une commission d’enquête officielle, rassemble ceux au dénouement tragique et pour former un tableau uniformément noir écarte les autres dits litigieux ou trop compliqués : lorsque les protagonistes purent s’en tirer par d’autres voies. Il décrit également longuement le cas d’un haut fonctionnaire à la Sûreté de l’Etat, accusé de sympathies pro-allemandes, condamné à un an de prison puis laissé en liberté. Ancien volontaire de la Brigade suédoise, unité de la Garde blanche lors de la guerre d’indépendance finlandaise, cet anticommuniste déclaré allait faire refouler un grand nombre de réfugiés potentiels hors de Suède. La seconde attaque se dirigeait contre la conduite prétendument bienveillante de l’armée suédoise envers les réfugiés baltes et allemands. Le chercheur nous entraîne alors dans une description de l’accueil, de l’enregistrement laconique et laxiste dans les camps de prisonniers, leur atmosphère qualifiée de bourgeoise et détendue, la participation des officiers gardiens aux fêtes organisées dans le camp par leurs collègues allemands prisonniers. Mais encore une fois, Enquist va détruire lui-même la portée de ses attaques en mettant en lumière ses méthodes de travail : le témoignage des officiers suédois qui ne suivent pas la règle des préjugés de l’auteur est « non représentatif ».

Ayant maintenant donné la preuve définitive que le chercheur apporte lui-même la première limite subjective à la recherche de la vérité, il peut alors faire intervenir directement sans défrichage préalable et en les retranscrivant tels quels ; la confrontation des souvenirs contradictoires, des communiqués officiels, des prises de notes, des conflits d’intérêt, des silences révélateurs,: ainsi le camp de prisonniers devient un microcosme où chacun juge les autres en vertu de l’origine nationale et sociale : les Suédois, officiers et soldats préfèrent finalement les Allemands disciplinés et présents pour le travail volontaire Ils considèrent que les Baltes y renâclent toujours et qu’ils n’arrêtent jamais de rouspéter, pour tout et rien. Allemands et Baltes ne se fréquentent qu’entre officiers. Par contre, les soldats de chaque nationalité jugent sévèrement leurs supérieurs, surtout les prisonniers qui veulent un assouplissement de la discipline militaire. Parmi les officiers lettons, des meneurs d’hommes émergent en dehors de la hiérarchie et créent de nouveaux conflits. Certains prétendent se découvrir une vocation démocratique et antifasciste, les rapports suédois les appellent démagogues et leur préfèrent ceux qui ne renient rien.

Le mécanisme qui a conduit à la situation de crise dans le pays est ensuite démonté pièce par pièce : en premier lieu, les officiers auraient pu, au moment du débarquement, déclarer leur troupe comme des civils et ainsi se fondre parmi les trente mille Baltes déjà présent sur le territoire grâce à l’activité conjointe de l’Eglise luthérienne et des compagnies de pêche suédoises. Il avait été décidé par le gouvernement de coalition que ces civils ne seraient pas extradés mais comme la convention de Genève leur permettait de toucher leur solde, c’est en tant que militaires que les 167 Baltes débarqueront. A son tour, le ministre conservateur des Affaires Etrangères rate le coche pour régler définitivement l’affaire : Absent, c’est son remplaçant de gauche qui décide que la Suède mettra en vigueur la résolution des belligérants vainqueurs et de renvoyer vers l’est tous les combattants de l’axe qui se battaient contre les Soviétiques. Un mois plus tard, le gouvernement est maintenant entièrement social-démocrate. Simplement interrogés par les Russes sur la conduite qu’ils entendaient tenir à propos des réfugiés, les ministres sociaux-démocrates devancent l’appel et demandent aux soviétiques de les prendre en charge les plus vite possible. Aux premières velléités des journaux indépendants de parler de l’affaire en cours, le gouvernement impose une chape de silence jusqu’à ce que l’Eglise organise la véritable opposition à l’extradition. Une grève de la faim est déclenchée chez les Baltes bientôt suivis par les Allemands Les religieux en sont-ils responsables ? Aucune preuve ne peut être fournie et les media peuvent enfin s’emparer de l’affaire : immédiatement la surenchère idéologique, l’exagération et même la désinformation s’imposent, la population se divise selon les clivages sociaux : Professeurs, docteurs et étudiants contre syndicalistes. Quelques rassemblements sont encore spontanés mais la majorité se déclare finalement en faveur de l’extradition, une grande partie en méconnaissance totale de la question. Le bateau russe est arrivé, le transfert peut commencer, les médecins déclarent qu’en raison de la grève de la faim, les Baltes sont intransportables, simple manœuvre déclare le chercheur qui a, lui-même expérimenté les conditions d’une diète prolongée. Les Allemands qui ont cessé de s’alimenter plus tard sont en plus mauvais état car ils ont également supprimé l’eau. Il a été décidé qu’ils seront quand même expulsés. Ils tentent de s’opposer à la police suédoise : scènes de cauchemar, mutilations volontaires, tentatives de suicide et un vrai suicide. Rien n’y fait, ils seront embarqués avec violence. Quelques mois plus tard, ce sera le tour des Baltes, nouveaux suicides, nouvelles violences.

La position de l’Eglise ? Certains pasteurs semblent répondre à des questions d’actualité, un seul ennemi à la fois : « Les Allemands ont commis leur plus grande erreur en attaquant la Russie. Si seulement ils avaient garanti leur indépendance aux peuples balte, russe blanc et ukrainien, tous ces Etats-frontières se seraient soulevés comme un seul homme contre les oppresseurs de Moscou. Le général russe Vlassov qui déserta pour passer aux Allemands était un grand pionnier ». Mais contrairement à Vlassov et ceux qui l’ont suivi, aux cosaques, aux autres qui avaient commis le simple crime d’avoir été prisonniers des Allemands, et même aux anciens des Armées Blanches dans leurs chaises roulantes, tous livrés aux Soviétiques par les Anglo-saxons, les Baltes, eux, n’auraient pas été massacrés, même pas ceux dont l’acte d’accusation des autorités bolcheviques pouvait faire frémir. Pour quelles raisons ? La vigilance de la Suède était-elle si efficace pour retenir la main criminelle ? Alors la responsabilité des « alliés du Bien » est écrasante dans le massacre des autres. « Celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la vivre une seconde fois » disait-il. Nous étions prévenus !