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Poésie

de Dinan à Caen PDF Imprimer Envoyer

Sur les Chemins 

de Dinan à Caen

par Patrick de Retonfey

dinan-centreDinan – Langrolay sur Rance, 16 juin 2006

Longé la Rance. Après les routes de Chartres chères à Péguy. Le Pen fait la une d’un hebdo. On craint le fatidique deuxième tour sauce 2002. Moi, je suis dans la France éternelle, la chrétienne, celle que j’aime. Des chapelles le long du chemin. De vieilles demeures. La pierre. Le granit. Des forêts traversées. Et puis, cette rivière qui vient se donner à la mer, la Manche. Pas de djumbe ici. Ni de dreadlocks. La Bretagne naturelle s’offre à moi. Des sentiers aussi. Qu’ai-je à voir avec la France, l’idée que l’on s’en fait aujourd’hui, qu’on veut nous imposer et qui finalement est déjà d’une triste actualité. Le soleil va se coucher loin de ces tristes considérations. Le vent souffle dans le feuillage. Les oiseaux chantent indifférents. Nous pourrons faire ce que nous voudrons, finalement rien ne changera. Quand bien même le climat serait bouleversé par notre gaspillage, la nature saura toujours reprendre le dessus. Elle a en horreur le vide que nous lui laissons en héritage. Alors, la civilisation pourra s’éteindre que cela ne la regarde pas. Nous sommes face à nos choix. Moi, j’ai choisi celui du retour à Dame nature.

Sac sur le dos, je pérégrine en quête de Beau, de Vrai, de Juste. Ces canons grecs ont perduré malgré la fin inéluctable de nos pères philosophes. Mais l’esprit demeure. Il règne dans le cœur de ceux qui se portent volontaires. De ceux qui entendent l’appel du grand large. Sur les routes, ou sur la mer. Au milieu des ruines. A la fin d’un monde. Le ciel reste d’azur pour ceux qui ont la foi de nos Pères La fatigue m’entraîne vers Morphée. Demain, de nouveaux horizons. De nouvelles joies. Qu’importe le poids du sac, l’ivresse des sens l’emportera toujours.

Langrolay – Saint-Malo,

7 juin 2006

Au terme du deuxième jour, je suis totalement imprégné par mon environnement immédiat. Je l’ai fait mien. Je ne suis plus surpris de longer la Rance et bientôt la Manche. Faculté d’adaptation et en même temps tout est si proche. Forêt. Petits bars de village. Le café du matin, les toilettes et je repars. Le soleil est au rendez-vous. Bientôt l’usine marémotrice. Impressionnant. Au loin, et pourtant si proche, Saint-Malo. En quelques foulées, je franchis tel un conquérant les remparts. La ville a subi les bombardements alliés ( ?). Quelques restes de tourelles allemandes. Ville chargée d’histoire. Ses marins, Surcouf l’intrépide, Chateaubriand son écrivain. Sa tombe face à la cité fortifiée. Qui lit encore ce génie ? Son œuvre est enterrée sur un petit îlot inaccessible à marée haute. Pourtant partout son nom. Ce n’est plus qu’un faire valoir commercial. Hôtel, navire de tourisme, tout est bon pour faire de l’argent. Pauvre héritage. Je me souviens du plaisir que j’ai ressenti à le lire au collège. Je pénétrais à Combourg comme si j’y étais. J’entends encore la chouette hululer dans les couloirs sombres et froids. On abat bien les chevaux alors pourquoi pas Chateaubriand. Horace Mac Coy aura été le témoin de cette journée. Ce beau livre est l’illustration de notre petitesse face au temps, aux êtres qui se fuient, se renient, à l’image de notre société.

Saint-Malo – Cancale,

8 juin 2006

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Réveil au clairon de mon cerveau. La journée s’annonce radieuse. J’ai le vent en poupe. Pointe de la Varde. Je regrette de n’y avoir dormi. Un petit blockhaus qui domine la mer. N’y règnent plus que des lapins. Ils gambadent partout à mon passage. Mais le sentier côtier m’entraîne. M’attire comme un aimant. Des plages s’offrent à moi presque vierges. Il est encore tôt. Peu d’habitations. Peu de gens rencontrés. Je pense à ma randonnée dans le golfe du Morbihan l’an passé. Une année déjà. Pointe du Grand Nez. Je souris. En Asie, on appelle les Européens, les Longs Nez ! Mais il faut repartir. Déjà la plage du Guesclin avec son fort. Enfin, la pause déjeuner après la plage du Verger. Je ne vais pas tarder à me baigner. L’eau est fraîche et la chaleur accablante. Puis-je me plaindre ?

En accédant à la Pointe du Groin le Mont Saint-Michel pointe son nez. Je suis face à lui. Il est encore si petit mais je n’en ai pas moins hâte de le retrouver. Il symbolise tellement de choses. Plus qu’un patrimoine. Un témoin. Un phare pour l’Occident en perte de repères. D’avenir ? Lorsque je traverse des bourgs où se regroupent des jeunes gens, je comprends le décalage fantastique. Un gouffre. A entendre parler cette jeunesse, à voir sa tenue vestimentaire, je ressens un malaise. Saurons-nous redresser le cap, ou est-il déjà trop tard ? Je laisse ces arguties s’évanouir devant ma douzaine d’huîtres bien plus attrayantes. Un ballon de blanc déjà me ragaillardit. Cancale. Son port, ses marins. Non ! Quelques petits îlots peuvent survivre. Abandonner la ville. Abandonner ?

Cancale – Tertre Rougi (proche Saint Marcan),

9 juin 2006

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Me voici reparti après quelques exercices Baden-Powell. De grandes propriétés dont je longe les murs de pierre. Ici, des fortunes ont prospéré. Armateurs ? Noblesse terrienne ? Chateaubriant aurait aimé s’y promener. Peut-être l’a-t-il fait ? C’est un Normand comme les regrettés La Varende et Mabire. Je me suis toujours retrouvé dans la peinture qu’ils esquissaient d’un art de vivre condamné à disparaître. Il finira en exil à trop vouloir croire en la renaissance de ce qui n’est plus. Une nouvelle aristocratie. Belle utopie. Pourtant, en 2006, j’adhère encore à ce vieux rêve.

Déjà, je rejoins les polders avec en toile de fond le but de mon pèlerinage. Je ne le quitte des yeux jusqu’à une bifurcation qui m’entraîne vers le Mont Dol. Autre lieu de mystère, de magie. Il fait toujours aussi lourd. Je chante à tue-tête pour me donner de l’entrain. Les chants rythment mes pas. Mon bâton, qui se finit en rune de vie, martelle le sol. C’est ma troisième jambe. Je m’y repose de courts instants. Régulièrement je remplis ma bouteille d’eau. Sur le Mont, ma surprise n’est pas loin du ravissement. Une vieille chapelle et une tour d’où je peux m’extasier sur l’abbaye de Saint-Michel archange. Le ciel est bleu, comme l’uniforme des poilus. Je déjeune. Du pain du vin. Pâté, fromage. Festin de gaulois en terre celtique. Puis une sieste à l’ombre d’un arbre bienvenu à défaut de jeunes filles en fleurs ! Mais déjà, il me faut redescendre de mon nuage et retrouver cette fois-ci le bocage normand. J’aime cette variété. Ce petit décor de théâtre, à taille humaine. Après une dernière pause dans un bar, je finis adossé à une balle de foin pour tout campement. La baie est à mes pieds.

Tertre-Rougi – Mont-Saint-Michel,

10 juin 2006

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Réveil agité. Une nuée de moustiques me fait fuir mon asile d’une nuit. Terribles insectes. Ils m’avaient déjà attaqué à la nuit tombée. Je les ai en horreur. Ils m’ont littéralement dévoré. Je me débattais comme je pouvais, mais ils revenaient toujours à l’attaque, méthodiques, opiniâtres. Cependant, j’ai le cœur à la fête. Ce soir, je dormirais à l’abbaye. Elle vaut bien quelques désagréments, passagers. Mes foulées sont légères et la météo toujours clémente. Combien de pèlerins ont-ils déjà empruntés mes pas ? Des nobles à cheval. Des gueux avec des bannières, les pieds poudreux en quête d’autres cieux. Une expiation, un rêve. Se mettre en mouvement. Quitter ses terres. Sa famille. Aller vers l’essentiel. Se donner un but. Combler un vide. Tant de démarches pour tant d’hommes différents. Riches expériences. Il ne s’agissait pas encore de consommer un produit marketing. D’aller photographier une des merveilles de ce monde. On allait simplement à la rencontre de Dieu. Au fil des siècles, des pierres se sont superposées. Des styles se sont confondus mais la magie est restée la même.

Encore aujourd’hui, malgré les bus qui vomissent des êtres abrutis par la chaleur, un voyage éprouvant. Malgré ces flashs qui crépitent sans arrêt. Ces enfants qui crient. Malgré ce piétinement continu d’êtres impatients déjà de rentrer chez eux pour suivre la Coupe du Monde, oui, malgré tout ça, les chants de louange, protégés par la pierre pluriséculaire, continuent de s’élever vers le ciel. Passant par l’Archange Gabriel, ils s’éteignent dans le silence de la baie qui embrasse l’horizon. Je vais partager pendant deux jours le quotidien de la communauté de frères qui protègent les lieux. Nous romprons le pain et boirons le vin du sacrifice. Belle communion qui dépasse les âges. Des laudes aux vêpres, seul, le carillon de la cloche viendra troubler notre repas.

Ite missa est.

Mont Saint-Michel – Grand-champillon (au sortir de Genêts),

12 juin 2006

Me voilà parti sur le Chemin des Ducs de Normandie. La baie pourtant encore et toujours. Je ne l’imaginais pas ainsi, si belle, si grande, inchangée depuis des siècles et façonnée pourtant par l’homme. Des troupeaux y paissent, paisibles. Décidant d’aller au plus court, je vais traverser deux rivières. Je suis à fond dans le mythe. Je m’amuse comme un petit fou. Ne connaissant pas la profondeur de ces cours d’eau, ni l’envasement, je fais une première tentative sans sac. Si elle est concluante, à l’aide de mon bâton comme repère, je reprends le même chemin. Je suis presque dans le plus simple « appareil » mais peu importe, je n’ai que des brebis, indignées certes, pour spectatrices.

Bientôt, la pointe sud du Groin. Le mont face à moi dans la brume. Je vais bientôt le quitter pour le bocage, l’intérieur des terres. Le temps est à l’orage. Le ciel se couvre, se fait menaçant. Je n’ai pas de tente et ne suis pas peu inquiet, même si j’espère passer au travers. Je m’installe éreinté dans un champs parsemé de blondes balles de foin. Elles sont bien pratiques. Me cachent du chemin, me protègent du vent mais malheureusement pas de la pluie. Ainsi, au beau milieu de la nuit. L’orage tonne et c’est l’ondée. Je me protège sous mon poncho, mais mes affaires sont partiellement trempées. Les éclairs sont impressionnants, et ça va tonne une bonne heure. Après, l’accalmie. Je me recoucherai malgré tout dans mon duvet mouillé !

Grand-Champillon – Sainte Cécile, 13 juin 2006

J’ai fini par faire sécher mes affaires sous le soleil revenu et bienvenu, quoique encore timide, de l’après-midi. Un pré est tapissé de tout ce que possède ma modeste maison, chaussettes, maillots, sac de couchage, tapis de sol…

Il a mis du temps à sortir des nuages. Le chemin est très beau, très vert. Il se suffit à lui-même. Ce décor représente des siècles de patience, de soins attentifs, d’éternel recommencement. La simplicité qui s’en dégage n’en est que plus frappante. Le porche d’une église m’accueillera pour la nuit. Cette fois-ci, je ne serais pas pris au dépourvu quand l’orage fut venu !

Sainte Cécile – La Conardière,

14 juin 2006

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Il a plu une bonne partie de la journée. Mes chaussures sont trempées. Le risque d’ampoule est maximum. Impression désagréable. Moral en berne. Les hautes herbes sont mon cauchemar. Peu de gens rencontrés. Aucun commerce. Je me suis nourri de mes restes. De pas grand chose donc. Mais la marche, l’effort, paradoxalement ne me creuse pas l’appétit. Une belle forêt sur la fin, où je me suis perdu. J’ai du effrayer les animaux par ma colère et mes jurons…

Un arrêt pour la nuit dans un relais équestre me fera le plus grand bien. J’en profiterai pour finir ma dernière bouteille de vin.

In vino veritas.

La Conardière – le Mesnil-Noble,

15 juin 2006

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Chaussures toujours humides, comme les chaussettes. J’emprunte désormais la route pour éviter les herbes gorgées d’eau. Me suis à nouveau trompé de chemin ce matin. Cinq kilomètres pour rien ! Ce soir, m’arrêtant dans une ferme équestre pour demander un renseignement, je me suis vu offrir le gîte. Il y a encore des gens qui ont le sens de l’hospitalité. C’est un peu pour ce genre de rencontre que je pratique la randonnée.

Demain, Caen.

Le mesnil-Noble – Caen,

16 juin 2006

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Il ne me reste que peu de kilomètres à parcourir. Je peux donc flâner, prendre des photos comme un touriste. Une sieste dans un pré et pour le déjeuner, l’ombre d’un char de la seconde guerre mondiale, vestige de furieux combats.

Les périphéries des villes, avec leurs zones d’activités, leurs lotissements n’étant pas ma tasse de thé, je préfère tendre le pouce et arriver au cœur de la vieille ville par ce moyen, pas très orthodoxe pour un randonneur, mais qui m’évite cette pollution visuelle qu’impose le progrès de nos sociétés dites modernes. Le vieil homme qui m’emporte est de mon avis. Nous sympathisons et en me laissant à proximité du tombeau de Guillaume le Conquérant, terme de mon périple, il me griffonne son adresse au cas où je reviendrais dans le pays ! L’Abbaye aux Hommes, son cloître où je profite de la fraîcheur et du silence. Le château et son musée. De petites ruelles, quelques bouquinistes et je retrouve des amis attablés à siroter un verre de vin. L’amitié, l’amour, la joie.

Non ! Il ne faut rien abandonner. Jamais.