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Poésie

Le Lisboa de Pessoa PDF Imprimer Envoyer

LE LISBOA DE PESSOA

par Michel Boutros

lisbonneQuand l’on traverse la vie des gens quelque temps, il y a des passages obligés. Ces lieux de vie qui ne sont pas retouchés pour faire plus typique, couleur locale. Outre les marchés aux fruits et légumes, il y a le marché aux puces où s’étale dans un mélange détonnant un peu de la vie de tous ces gens. Parmi les bibelots sans valeur, j’ai été impressionné par le nombre de livres français. Ai craqué sur la formule que j’affectionne tant du deux livres pour un euro. L’Etape du très désuet Paul Bourget dans une très belle édition et Le Confort intellectuel de Marcel Aymé d’une étonnante actualité. Le marché est situé dans le pittoresque quartier de l’Alfama. On y aperçoit le Tage. Rues tortueuses et pentues. D’ailleurs, ça grimpe sec sur les sept collines, Rome n’a qu’à bien se tenir… N’y trouve-t-on pas les mêmes orangers, aux fruits aussi amers que ceux cueillis sur le Palatin ? Mais l’effet est là, toujours le même, la même surprise qu’un enfant découvrant une vache dans un pré la première fois…

Il fait nuit à présent. La misère s’efface pour laisser place au mystère. La pauvreté a un joli visage ici. Il me semble avoir surpris Corto Maltese au détour d’une ruelle… Il se retourne, me fait signe de le suivre. Nous avançons, silencieux, jusqu’à un petit bar (ils sont d’ailleurs assez rares dans le centre, il n’y a pas de culture bistrot ici, héritage de Salazar ?). Une chanson d’une tristesse émouvante envahit la rue. C’est là. Nous rentrons. Commandons de la Ginja. Elle est légère. Nous aide à supporter la tristesse de la sad and serious chanteuse. Saudade. Tu as la couleur des murs de la ville au coucher du soleil, au sommet du château Saint George ceint de puissantes murailles aujourd’hui formidable belvédère. Tu domines la ville qui elle-même t’enserre : seigneur prisonnier de tes sujets, Saudade. Le tour de chant est maintenant finit. C’est le silence profond. Le cœur de la ville semble reprendre un rythme ordinaire, celui de Corto, lui, s’est déjà envolé avec la belle. Je me retrouve dans ces petites ruelles qui évoquent tant le Napoli des années d’après-guerre, le linge qui sèche sur la rue, les anciens qui discutent sur les places, les enfants qui jouent au ballon. Image improbable à Paris depuis plusieurs décennies, depuis Doisnot ?

Corto part demain. Il embarque pour l’Afrique. Il me donne rendez-vous à la Tour de Bélem pour la fin de matinée. Pas encore l’Océan, déjà plus le Tage, tour de guet désormais prise d’assaut par les touristes nippons ni mauvais. Que domine-t-elle ? Les derniers représentants d’un orgueil national, quand ces merveilleux capitaines défiaient les éléments aux quatre coins cardinaux. Cela me fait penser à Catarina. Pas Catherina, la délicieuse poupée Russe rencontrée au coin d’un bar dans les dockas, à qui j’ai écrit un poème qui j’espère un jour finira à l’autre extrême du continent : de Lisbonne à Vladivostok, d’un rêve l’autre. Non, ici, je rappelle à mon bon souvenir l’héroïne du Cinquième Empire (ce Portugal mythique) du regretté Dominique de Roux, à une époque où les volutes de fumée n’étaient pas encore streng verboten. Où elles inspiraient une certaine poésie : « Elle s’était mise à contempler les anneaux de fumée circonscrivant d’autres anneaux qui formaient des îles et des sphères. Comme ceci ou comme cela (Deste modo ou daquele modo) elles flottaient sur les eaux mystérieuses de l’Arrivée et du Nouveau (da Chegada e do Novo) et s’évanouissaient au dessus de l’embouchure du Tage qui largement mêle ses âges morts à la solitude de la mer.

… sobre a solidao do mar… »

Que sont les bâtisseurs d’Empire devenus? Morand, son Europe si galante n’est plus là pour les faire revivre. Sommes-nous tous prisonnier de Cintra ? Je ne préfère pas savoir. D’ailleurs je ne m’y suis pas rendu. Cet écrin était une trop belle tentation, insolente et inconvenante. C’eut été sortir d’un bordel pour une pauvre fille de trottoir. Saudade…

Une autre femme semble attendre Corto. Mais peut-être est-ce la chanteuse d’hier soir sous un autre éclairage : le ciel est changeant à Lisbonne, à l’image de ses façades, il épouse avec bonheur toutes les couleurs. Il n’en dit pas plus. Nous restons muets face au monument des découvertes qui glorifie le passé des héros d’un pays qui depuis longtemps n’existe plus pour personne, cette cicatrice, que les nouveaux dieux du stade ne sauront effacer : Saudade…

C’est face au monastère des Hiéronymites, chef d’oeuvre gothique de l’art manuélin (où repose Vasco de Gama) que Corto me donne un adieu qui se veut au revoir. Le monde n’est pas assez grand pour que l’on ne puisse s’y retrouver. Peut-être à Casablanca cet été, d’autres ruelles, d’autres mystères ?

Il prend le train pour Cascais. Petit port de pêche où l’attendent Raspoutine et ses acolytes. Nous sommes proches de la pointe la plus occidentale de l’Europe : Cabo da Roca une falaise abrupte où se fracasse un océan déchaîné. Saudade…

Corto n’assistera donc pas au feu d’artifice du 31 décembre. Il a déjà trop connu de pétarades et la foule l’agace, ce vieux loup de mer. Praça do Commercio, le compte à rebours est lancé. 5,4,3,2,1 le champagne peut être sablé. Mais ici, pas d’exubérance. Le Portugais sort en famille ou avec ses amis. Il est heureux d’être là mais n’en fera pas profiter son voisin ! Les gens font cercle entre eux. Aucune communion, effervescence. Malgré le somptueux feu d’artifice, les effets de lumière et de son, le plus important n’étant pourtant pas là. Mes amis et moi restons sur notre faim. Ce n’est pas ce soir que nous embrasserons les jolies filles…

Un passage à Fatima me fera le plus grand bien. Il pleut, la place de l’apparition est quasi déserte. Sentiment de grande solitude et pourtant. Combien d’âmes en peine, pleines d’espérance ont foulé cette terre ? Une petite chapelle m’ouvre ses portes. J’y retrouve une poignée de pèlerins, compagnons d’arme. Nous communions dans le silence. Tout à l’heure j’irai brûler quelques cierges à la mémoire de ceux que j’aime. Mille soleils sont déjà en train de se consumer, flammes purificatrices brûlant du plus fort éclat. Réchauffé, je peux m’en retourner l’âme en paix dans la senteur des eucalyptus qui me rappelle la Galice et Compostelle…

Il est temps de retrouver mes amis dans le quartier Restauradores. Nous nous y retrouvons souvent pour nous attabler à peu de frais. Les restos se ressemblent tous quant au menu : le poisson y est le roi, la morue sa favorite. Je lui préfère l’espadon qui s’approche tant de la viande dont je suis en général un grand consommateur. On ne se défait pas facilement de ses petites habitudes… Pour le reste, c’est comme partout, là un serveur apathique,  ailleurs une cuisinière avinée qui fait un scandale dans le restaurant, invectivant le patron et amusant par-là même la galerie, de petits margoulins et d’honnêtes patrons. Le plus remarquable peut-être, ce discret palais maure, que rien ne permet de distinguer de l’extérieur, et où l’on vous sert des plats conséquents qui ont le mérite d’être bons et pas excessifs… Mais il ne s’agit pas de se faire ici l’écho d’un quelconque Guide du routard. Quelle horreur, ces touristes Français rencontrés dans un Tram le soir du 31 décembre, un guide du Routard à la main ! « On fait quoi ce soir ? J’ai vu un truc pas mal page 22, mais on pourrait peut-être commencer par la page 57 ? » Les Bobos de sortie, qui d’ailleurs critiquaient la lenteur et la vétusté du tram : ne vivent que par rapport à leur propre référentiel, Paris. Pauvres types qui de retour dans le 5ème arrondissement riront de la simplicité des bouseux lisboètes. Dans l’ordre des comparaisons, le métro y est plus agréable qu’à Paris, c’est pas difficile me répondrez-vous… Une des lignes vous dépose à l’ancien site de l’expo universelle. Belle reconversion des principaux bâtiments avec toujours le Tage pour ligne d’horizon et le remarquable pont dédié à Vasco de Gama.

Risquent pas de s’enthousiasmer pour l’Eloge de l’intranquillité, Pessoa où es-tu ? Révolution des œillets qu’as-tu fait de tes enfants, malheureuse ! Caricature de l’Occident à la pointe, là où la terre finit et où la mer commence… Quel est notre avenir ? Le politiquement correct envahit la planète. Paris-Lisbonne, à part le décalage horaire ? On y boit la même chose, on y écoute la même soupe. Le Fado est bon pour les boîtes à touristes comme le French Cancan à Pigalle. Bruxelles ton avenir est grand, nouvelle Gorgone tu auras raison de nos faiblesses, usure. Trop de guerres, trop de sang coulé. L’Europe s’est appauvrie sur les cadavres de sa jeunesse. Enfants des sept collines qu’allons-nous devenir ? I have a dream cependant.

Un Pessoa intranquille saura s’échapper de la matrice. L’Elu. Celui qui dira non.

Obligado.