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Poésie

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Hué

par Patrick de Retonfey

vietnamhueAnciennes tours et anciennes murailles s’étendent de part et d’autre de la Rivière des Parfums. La citadelle est entourée de douves sur un périmètre de 10 km. Trois fois gardés par trois enceintes concentriques, comme à Pékin. Ses remparts s’inspirent des constructions de Vauban, élevés vers 1800, selon les plans d’un Français, Olivier de Puymanel. Anciens temps et pourtant tout est vert ici. Huê, c’est la ville des jardins. Moins une capitale qu’un grand parc habité. Ça respire la santé. On passe sous d’antiques portes pour accéder à la vieille ville et à la Cité pourpre Interdite, refuge d’un passé légendaire, d’une tradition aussi, interprétation locale du style chinois.  Il a plus ce matin, mais il n’est pas 11 h que tout est déjà essuyé. Je suis arrivé tôt ce matin, après un voyage toujours aussi éprouvant en bus. Après quelques tergiversations, j’ai enfin fini par trouver une Guesthouse à deux dollars la nuit. Confort sommaire, mais je n’ai pas besoin de plus, qui plus est je suis seul dans la chambre. Huê n’a pas connu le développement de Beijing. C’est très appréciable, ainsi on peut se faire une idée plus exacte de la Cite Interdite chinoise, du temps de sa splendeur. Douceur d’errer sans but dans une ville que l’on découvre. Hué se veut une réplique de sa cousine, et elle aurait bien pu y parvenir, tant tout ici prend des proportions incroyables pour un européen. Tout y est surdimensionné et l’espace semble infini. Pour Lê Thanh Khôï, Huê est « une capitale d’art et de poésie où se concentrent toutes les splendeurs d’une civilisation arrivée à son apogée et qui n’évolue plus ». Lorsque l’on voit la maquette du site au temps des Nguyên[1], on ne peut qu’être impressionné et laisser parler son imagination. Car ici tout a beaucoup vieilli et apporte à l’ensemble une sensation de désolation... et si l’on prend en compte la razzia française de 1885 et les troubles de la guerre d’indépendance suivi d’un total abandon du site de la part du gouvernement de progrès des élites communistes pendant les années 1975-90, c’est un vrai miracle que l’on puisse encore ressentir quelque chose d’aussi fort. De grandes pelouses non entretenues, des arbres non taillés. Cela donne un aspect champêtre très agréable. Ce côté sauvage, d’abandon, est finalement ce qu’il y a de plus remarquable. La nature y a repris ses droits comme dans le jardin où l’abbé Mouret commet sa faute. Lierre, ronces, bassins désolés, murs, escaliers délabrés. Déréliction des sens... Huê m’apparaît comme la ville de la mélancolie prise par quatre collines boisées de pins sombres. Saudade. On conçoit que le passé y demeure vivant. Ce n’est pas seulement sur l’autel des ancêtres qu’il se perpétue, mais dans son ciel, dans son atmosphère qui la tienne à l’écart du reste du pays.

Je retrouve les toitures caractéristiques de la région, tuiles arrondies, dragons et ces petites cours que j’affectionne tant. Le pavillon de lecture de l’empereur avec ses mosaïques me fait penser à la maison du Facteur Cheval... Sans oublier le pavillon Truong Du où l’impératrice mère venait se divertir, ainsi que l’ensemble The Thieu et Hung Mieu, temples consacrés au culte des empereurs et tant d’autres choses comme les neuf massives urnes dynastiques, fondues en 1836 et pratiquement intransportables qui sont l’un des rares trésors encore présents... Mais il est déjà tard, la nuit tombe vite par ici et il ne sert plus à rien d’attendre les Dix Mille Mandarins de l’Annam se prosterner dans la grande Cour du Palais et frapper trois fois les dalles de leur front. D’ailleurs ce n’est pas le jour du Têt, leur jour de l’an à eux. Je ne verrais pas davantage les éléphants impériaux combattre devant la Cour dans les vieilles arènes... Mais je sais bien que ce merveilleux pays me réserve d’autres joies. La ville se replie sous les arbres et sur elle-même ; et les palais, celui du roi et ceux des reines-mères, isolés dans leur enceinte, jouent assez bien des décors de silence.

Ma deuxième journée, je la consacre aux alentours. Il y a beaucoup de choses à voir. J’ai d’ailleurs loué un vélo pour la journée ! Alors me voila reparti sur les chemins. Je n’ai pas de carte et me laisse aller selon mon inspiration... Sur ma droite, un buffle tire une charrue dans une rizière. Sur ma gauche, de petits villages. Au loin, un clocher, je me laisse guider par la croix. Quelle récompense. L’église fait face à la rivière des Parfums (semble aussi sauvage que la Loire). Il y a un petit jardin bien entretenu. Devant, une vierge à l’enfant me salue et me bénit. Ce village est un havre de paix. De petits pavillons, des couleurs (fleurs, route ocre) et des senteurs (eucalyptus). Je passe devant l’école communale. Les fenêtres sont ouvertes, à mon passage, une forêt de mains me salue (les écoliers portent des uniformes, pantalon bleu, chemise blanche, foulard rouge)... Je reprends ma route longeant de petits chemins bordés de rizières gorgées d’eau ou de petites parcelles s’étendent jusqu’à l’horizon. De la propagande est propagée par haut parleur dans les rizières, c’est très impressionnant. Il y a beaucoup de monuments funéraires parsemés comme dans les champs de bataille de 1870 derrière le Mont Saint Quentin à Metz. Stèles somptueuses ou modeste tertres, les sépultures sont disposées par le géomancien[2]. Un vieil homme, également à bicyclette, me rejoint. Nous parlons cinq minutes en français. Il a un fils à Bordeaux. Il me dit qu’il est difficile de vivre par ici. Je veux bien le croire, mais lui réponds que ce n’est pas facile non plus en France. Il ne veut pas me croire. La France fait encore rêver. Le pauvre s’il savait... Je m’arrête pour boire une bière (rafraîchie par un pain de glace) à proximité d’un pont japonais (Tanh Toan, 1776). Il est joliment décoré de mosaïques et couvert d’un impressionnant toit de tuiles. J’ai bien sûr oublié de prendre mon appareil photo ! Je poursuis mon chemin, longeant des canaux que bordent d’adorables petites maisons. Des femmes y lavent leur linge, d’autres y pêchent, chacun vaque à ses occupations en toute simplicité... Pierre Boulle à la suite de Francis de Croisset faisait remarquer que les filles de Hué avaient le visage plus fin et plus délicat que celles du Nord ou celles du Sud, je ne le contredirais pas. Mais il faut se méfier des femmes trop belles disent les sages de ce pays. Les âmes errantes s’incarnent parfois sous leurs traits et l’on finit ensorcelé.

Enfin, alors que la journée est déjà bien entamée, je retrouve la mer avec ses rouleaux et sa plage de sable fin bordée de palmiers. Un homme avec son jeune fils me rejoint. Il me montre les ruines derrière moi. Elles sont le résultat d’une tempête mémorable. Un petit tsunami local… Mais il me faut rentrer. J’ai rendez-vous avec Denise que je dois retrouver pour le dîner. Il va de soi que je vais me perdre, allant à l’opposer de ma direction, Argos se joue de moi. J’enrage sur ma bicyclette vouant aux gémonies ce pays, ces habitants, ces routes défoncées, l’absence de panneaux. Quand je finis par demander mon chemin, la plupart des gens qui ne vous comprennent pas se font un devoir de toujours vous répondre par l’affirmative. Vous leur montrez la droite ou la gauche, l’acquiescement est de rigueur. Ce qui n’arrange rien à mon excitation. Au comble du désespoir, alors que je viens enfin d’apprendre de façon sûre que je me suis fourvoyé depuis plus d’une heure, un type se propose de me tirer avec sa moto. Il fait nuit. Je n’ai pas de lumière. Je ne vois pas les trous d’œuf de mammouths qui piègent la route, manquant à chaque instant de tomber, je ne vois d’ailleurs la route que par le passage de véhicules avec leurs phares ! Donc ce type sorti de nul part va me sortir d’embarras sur plusieurs kilomètres. Je me tiens à sa manche, comme un aveugle, je lui fais confiance. La providence aura encore eu raison de mes doutes, de ma faiblesse, de mes colères. Et je ne serais pas en retard à mon rendez-vous ! Je retrouve à dîner Denise la bernoise. Nous échangeons nos impressions, les nouvelles des uns et des autres. Ça me fait plaisir de la retrouver. Point d’encrage dans cet océan d’inconnu.

C’est déjà mon dernier jour à Huê. Je l’ai consacré à la visite des tombeaux royaux. Ils portent en annamite un nom plus nostalgique : la Cité des rois défunts. Toute la vallée des parfums leur est consacrée. Terrasses étagées, pavillons, temples ensevelis dans des jardins, fastueuses nécropoles ordonnées selon le rythme des tombeaux impériaux de Chine, très loin souvent les uns des autres, dissimulés derrière des forêts mystérieuses, gardés par des douves, des étangs de lotus ou encore un bras de rivière. Et me revoilà reparti pour une journée à bicyclette, cette fois-ci sous la pluie. J’ai commencé par Nam Gio. Autrefois lieu de culte principal au Vietnam. L’empereur y faisait des sacrifices en hommage à l’Empereur du Ciel ou plutôt, l’Empereur d’En-haut de l’Auguste Ciel ! L’Empereur en robe jaune, couché dans sa litière ; une interminable procession de parasols, de bannières, de mandarins aux robes brodées d’or que leurs lourdes bottes empêchaient de marcher. Des reposoirs tout le long de la route, et les « messieurs-vieillards » qui se prosternaient, le front dans la poussière… Puis je me suis perdu pour atterrir au tombeau de Thien Tri. Harmonie avec le paysage. Rien n’y évoque nos cimetières d’Europe. Havre de paix et de tranquillité, paisible cadre champêtre. J’y prends mon vélo en photo devant des statues représentants des personnages qui ne devaient pas dépasser la taille de l’empereur. Ah l’orgueil des puissants. Des ouvriers déjeunent aujourd’hui dans le temple. Ils n’ont que faire de ces considérations désuètes mais donnent vie à ce lieu, lui rendant un caractère immuable. Ensuite, je me retrouve à longer la rivière des Parfums où se trouvent de nombreuses embarcations et au hasard d’un virage, une vision : des éléphants ! A mon grand étonnement, ils paissent tranquillement dans un pré, indifférent à ma présence. Après moult détours, dont un monastère catholique perdu dans la forêt, que je serais incapable de retrouver, j’arrive enfin au tombeau de Tu Duc, le plus remarquable. Il l’a construit de son vivant, en en dessinant lui-même les plans. Ensemble majestueux et paisible, élevé au milieu des frangipaniers et des pins, protégé par un épais mur octogonal, j’en parle pour cause, je l’ai grimpé pour ne pas payer l’entrée ! Sur les toitures de tuiles vernissées et le long des escaliers de granit, les dragons déroulent leurs anneaux. Pas de riches matériaux : des briques, des morceaux d’assiette à dessins bleus et jusqu’à des tessons de bouteille ; mais tout devient précieux dans ce décor. L’empereur y séjournait avec sa cour… Il y avait un théâtre, différents pavillons sur plusieurs hectares dont le merveilleux Xung Kien où l’empereur méditait et écrivait des poèmes en compagnie de ses concubines. Moi je me contenterais de ma muse bienveillante pour m’essayer à quelque vers en hommage au grand poète :

Bassin usé par le temps 

Mais vivant de l’instant

Ceint de murs et de ciel

Il invite à l’éternel

 

Piliers de bois, piliers de sagesse

L’Empereur y rêvait de concubines

Ou se noyait dans le Spleen

Qu’importe l’ivresse

La pluie trouble le reflet

Des murets et des frangipaniers

Sur l’eau couleur bouteille

Qui semble en sommeil

Le tombeau n’est pas loin

Comme la mort en chemin

Passage obligé, retour espéré

Une empreinte pour l’éternité.

N’est-il pas émouvant de penser que tout cela fut construit sous ses yeux, aménagé selon son goût, et qu’il venait se reposer sous ces ombrages comme dans un lieu de plaisance, suivi de toute une cour de princes et de danseurs, de favorites, et de musiciens, dont les sampans remontaient la rivière au son des flûtes et des tambourins ? Finalement, Tu Duc se fera enterrer dans la plus grande discrétion. Personne ne sait aujourd’hui où il a été enseveli. Pas même sa dernière concubine que Francis de Croisset eut le bonheur de rencontrer. Lorsqu’il lui demanda amusé combien de concubines avait le terrible Tu Duc, celle-ci eut cette réponse délicieuse : « il avait autant de femmes dans son palais qu’il y a de moustiques sur son tombeau ». Le secret a été bien gardé, tous les témoins ayant été exécutés. Je ne pensais pas que les Vietnamiens étaient de tels bâtisseurs. De cet endroit revit intact la beauté mélancolique du Vieil Annam. Là seulement, dans ces jardins délicieux, le voyageur peut évoquer, sans que rien de vulgaire vienne tromper sa rêverie, l’Asie mystérieuse d’autrefois. C’est le suprême refuge du passé, une merveilleuse estampe faite de laques rouges, de tuiles vernissées, d’eaux endormies, de frangipaniers en fleur. Ils n’ont pas à rougir de leur cousin Chinois. Jamais je n’aurais cru que la civilisation vietnamienne était si riche. J’arrive encore à être impressionné, après tout ce que j’ai déjà vu. Huê c’est la beauté morte, c’est le passé, quelque chose qui se fane, du silence sur un tombeau. Ce sera pour moi l’endroit qui m’aura jusqu’à présent le plus fait rêver, d’ailleurs je me suis persuadé d’y revenir un jour... m’y installer aussi, on a droit de rêver.


[1] Dynastie fondée en 1802 par Gia Long (le dernier empereur fût Bao-Dai, qui abdiqua en 1945). Avec l’aide de mercenaires français, il unifia le pays à son profit et lui donna son nom actuel.  Arts et lettres s’y épanouissent dans un Etat moderne. La Route mandarine qu’ils traceront représente la route de l’unité du Viêtnam contemporain.[2] C’est le géomancien qui décide de leur orientation. Et l’emplacement n’est jamais définitif. Il peut être modifié lorsque des maladies ou des malheurs persistants éprouvent une famille. On retire alors les ossements de la tombe lors d’une nouvelle cérémonie funèbre et on les replace dans une nécropole mieux située.