id)) {echo "
Rejoignez-nous sur
Et suivez l'actualité littéraire en temps réel
logo-facebook-detoure Twitter_logo

Poésie

PDF Imprimer Envoyer

SIBERIE 

par Wilhelm von Pikkendorff

siberie[…] La pluie me surprend aux portes de la Sibérie. Les distances entre chaque ville s’accentuant, les bas-côtés compensent la pénurie des grands boulevards par une flottille de boutique rustique. Petit à petit la vie se concentre et s’organise le long l’unique tronçon. De la même façon qu’à l’époque tsariste, la flicaille armée de kalaches ou de mitrailleuses lourdes disposées sur des blockhaus, ou de char de combat surveille l’étroit passage reliant les mondes. Gravite également, aussi régulières que les bornes, de vielles babouchka, de taille standard bien enfoncées dans leurs bottes de caoutchouc fluo. Elles vendent au panier : du champignon irradié, aux fromages en passant par du poisson encore perché sur la cane à pêche directement exposée devant les pare-brises. On y trouve entre deux carrioles à cheval et leur crottin, du tissu, des moteurs de camion, avec leur boulon de seize, et l’indispensable Chinois recelant sa camelote ; de la casserole au vrai faux sabre japonais, sans oublier l’inévitable collection de bateau pneumatique. Bref on ne s’y ennuis pas !

Je craque pour un gros pot de miel, qui m’accompagnera trois bonnes semaines. Et dans la folle inertie consommatrice, un couteau chez le Chinois.

Enfin, un véhicule s’arrête. Le camionneur m’est familier... c’est Victor mon chauffeur d’avant-hier ! Un bouchon indescriptible nous stoppe net dans notre élan, en pleine taïga, de nuit, au loin vers l’est des bouquets de fusées éclairantes jaillissent dans le ciel. Coincé, et la cabine non soumise au nid d’autruche j’en profite pour recoudre mon pantalon. Victor m’offre du poisson séché, des pommes et du pain, une série de klaxons nous réveillent dans la nuit. Le flux rétabli pendant notre sommeil, parfaitement stationnés entre les deux lignes, des phares mugissants nous doublent de toute part. Nous finirons la nuit dans un parking classique cerclé de barbelés et miradors abritant des gardes en faction, armés.

J. 10 : objectif Omsk. Faute de visa pour le Kazakhstan, je m’évertue à contourner l’obstacle par de petites routes, le stop est carrément galère. La forêt s’étiole au profit de la d’une steppe en devenir. Quelques cavaliers, lestés de longs fouets, me dévisagent comme une bête curieuse. Les derniers rayons s’étirent de l’ouest lointain, brisés par les baraquements du petit village kazakh. Les enfants de l’autre côté de la clôture me saluent tout en faisant danser les ombres. Plus loin un homme, cravache au repos, mène paisiblement son troupeau de chevaux. De l’est aux allures de grand ouest, ça devient bon…

Quelques doigts au miel plus tard, un vieux camion m’accueille enfin. Sacha, vieux baroudeur Kazakh également stoppeur mène la conversation, ce qui me permet de m’allonger sur la couchette arrière bercée énergiquement par les nids de poules. Vadim le chauffeur me réveillera les bras chargés de victuailles : gâteau pain viande chocolat Pepsi... je jubile ! Refusant mon aide pour le déchargement des fruits, je repars néanmoins, lesté de quelques kilos de bananes et pommes (marre des pommes !).

J. 11. Enfin une conversation normale ! Yvan, anglophone après avoir abreuvé mon lexique, me confie ses rêves. Il aimerait, lui aussi, traverser le détroit de Béring à pied. Seulement, il a une famille et un excellent travail... Il me dévoile des photos de famille et d’époustouflante vue de la chaîne Atlas dont il est originaire. Il me présente ses montagnes, parce que réputées impénétrables, soupçonnées de mystères, teintées de magie. Émerveillé je le regarderai disparaître, dans une petite rue de Novossibirsk.

Je tente de téléphoner en France. Je reçois la voie de mes proches avec excitation, mais bientôt déçus de ne pouvoir émettre ! Faudrait tout de même pas trop en demander à Russe Télécoms. Écouter c’est déjà pas mal ! Aidé par une jeune femme anglophone, je me retrouve bien vite dans un cybercafé, comme quelques enfants j’y passerais ma nuit en sécurité. Dans l’incapacité de transmettre ma position à Patrick via le réseau télécoms, une inconnue française, croisée sur je ne sais quel « chat » s’en chargera généreusement.

Par mesure de sécurité, la nuit bien entamée dans la grosse ville, en compagnie d’orphelin je passerai la nuit à dormir sur le clavier. Faute de sommeil réparateur, j'ai pu au moins me laver dans les toilettes du cyber. Novossibirsk est une ville étonnante, je suis vivement impressionné par la taille et la beauté des filles. Toutes, ou pas loin, sont au moins plus grandes que moi, s’en est presque complexant ! Elles ont des visages splendides, des yeux vifs de santé, j’en suis ébloui !  Après une bonne petite sieste, à peine réveillé par le passage du Transsibérien coulant à quelques mètres. Léthargique, je reprends la marche qu’il me faudra, une fois averti du contre sens, ingurgiter dans le sens inverse.

Vers Krasnoïarsk, un camionneur complètement abruti irrité de ma méconnaissance du russe passera son temps à me gueuler dessus. Cerise sur le gâteau, j’apprendrai le lendemain qu’il me déposera fort loin de mon axe ! Paumé, le soir même, je tente de poursuivre d’au moins me repérer. À deux heures du matin, sous une pluie fine, fatiguée et perdu, je plante ma tente à côté d’un village, exacte réplique de celui d’Astérix : clôture et maison en bois, le tout en arc de cercle. Une brume rampante confère au paysage une saveur magique et flippante. Retour vers le passé...

Réveillé trop tôt par un troupeau de vaches peu farouche, curieux, je m’aventure malgré la boue dans le village. J’y demande ma route, l’on me répond sèchement, à la russe je dirais. Triste constat : la Russie occidentale c'est plutôt léger au niveau de l'accueil, enfin quelque part, c’était prévisible à proximité de l’axe principal...

Paumé, c’est un grand mot ! À plus ou moins deux cents kilomètres, je sais où je suis... Je déambule donc sur une route étroite quasi déserte, tantôt asphaltée, tantôt de terre battue, je prends plusieurs intersections à la boussole, et pour les vicieuses, je les tire à pile ou face. Rien de vraiment compliqué, il suffit d’aller vers l’Est…

En chemin, dans une bonne côte, je me retrouve au côté de quatre enfants poussant un side-car. À leurs mines réjouies, je les présume sur un bon coup ! Qu’à cela ne tienne, n'ayant pas grand-chose d’autre à faire, je leur file un coup de main. Ils m'informent que c'est pour éviter les problèmes avec la police locale, je finis par piger lorsque de l'autre côté de la butte, tous les cinq cheveux au vent, plein gaz nous nous envolons vers l'est. Grand moment mythique, ignoré ou ignorant du danger nous nous sourions, et dans le vacarme de l’échappement malgré les barrières du langage par des gestes délicieusement enfantins, nous nous communiquons notre joie de vivre et notre folie. Nous nous souhaiterons bonne chance dans nos cavales respectives.

Trois cents kilomètres de détour, m’informe mon conducteur hilare. Fatalement, ma carte expire sur la ville précédente ! Tout de même, quelle exaltation que de se savoir quelque part entre deux atlas ! Traditionnellement largué sur le poste de contrôle mon chauffeur ne résiste à la tentation de commenter aux policiers mon égarement... Ça ne rate pas, tout le monde se gausse de mon avatar ! Et, se souciant bien peu du sentiment de gêne occasionnée, ils arrêtent tranquillement le trafic, en ne laissant passer les véhicules, qu’après s'être assuré qu’ils ne desservaient pas ma destination… Quand bien même un petit peu gêné, j’assisterais perplexe à leur étrange coup de main. Il faudra bien m’y faire, acclimatation oblige. Ledit procédé se verra introduis dans la longue liste des tactiques autostoppeuses sous la dénomination de « la technique de la peste », car à vrai dire les plaques d’immatriculation ne trompent pas, et souvent de fois le conducteur n'aura d’autres choix bon gré, mal gré que celui d’embarquer !

D'ailleurs, le lendemain la situation se représentera malgré le fait que je m'y oppose. Un policier arrêtera une grosse voiture de luxe, qu’il forcera à la générosité par je ne sais quel chantage. N'ayant pas eu l'aubaine de croiser un robinet, depuis trois jours de fortes chaleurs, je monte terriblement complexé. Les rafales de sourire béat et les interminables salutations du conducteur en présence du flic, trahissant une conscience perturbée nous finissons par décoller … Rapidement, le ton change. Sa femme, dans son long manteau de fourrure me toise d’un air mi-dégoûté, mi-méprisant. Sur ma banquette arrière, je fais des exercices d’intégrité ! Force m’est de constater l'immense pouvoir dont les policiers se prévalent par ici. Puisque l’on ne transforme pas un âne en un cheval de course au fouet, un soi-disant problème mécanique délivrera la conscience de mon chauffeur d’une vérité trop abrupte. L'on me demandera poliment de quitter mon siège de cuir pour le bord de la route. Encore des gens à qui la mort ne leur ne retirera pas la vie… Que le stop est riche de situations rocambolesques !

Ce soir-là, en Sibérie le soleil se couchera sur une étrange route non asphaltée aux allures de chemins forestiers, dans une vague odeur de feu de bois. Des feux de camps sur le bord du chemin annoncent des bars champêtres où l'on y vend de tout en bouteilles : Vodka « Pivot » (bière), essence ou diesel.

Une apparition saisissante, au milieu de nulle part, à une centaine de mètres tout au plus, un vieillard à la peau buriné quitte devant moi le chemin pour une piste sans fond déjà effacé par l’obscurité. Qui est-il, d’où vient-il, où va-t-il ? De haut, le monde paraît si petit, mais sitôt qu'on le foule, la multitude s’entrelace dans des chemins de Vies qui conduisent chacun à un univers propre. La multiplicité crée la densité, le sol, la poussière que je soulève, un peu de nous, de moi. Chacune de ces vies est un monde, ma terre ; l’infini ? Au fond de chacune de ces pistes, de ses dalles usées, disposées au fond des jardins une étoile brille, et m'attire.

Quelqu'un tout de même s'arrêtera, tout étonné d avoir capturé un Français égaré en pleine nuit sur un chemin forestier à plusieurs centaines de kilomètres de la prochaine. Les villages gaulois défilent, je remonte le temps. Puisque c’est dimanche, et faute d’avoir pu assister à une messe orthodoxe, je me console d’une bière sur les bords d’une petite rivière.

Ce matin-là, frigorifié dans le jardin de Lénine, mécaniquement je plie bagage. Des Russes aux regards éteins m’observent du coin de l’œil. À la sortie de la ville, des travailleurs de voirie m’invitent à prendre un thé chaud. Leur petit réchaud, sorte de chalumeau à fuel me sidère, amusé de ma curiosité, l'on me divulgue son fonctionnement. D’une simplicité et d’une robustesse à toute épreuve, de la vraie technologie russe ! Plus qu’intéressé, par ce genre de gadget, je leur demande jusqu'au nom de l'engin. Un type entre dans le camion et en ressort le sourire aux lèvres, et un « Padarok » (cadeau) emballé dans un chiffon noir de cambouis : le genre de surprise dont je raffole ! À ma grande stupéfaction, il m'offre le même, mais en plus petit ! Estomaqué, je crois rêver, je m'en suis offert un avant de partir, mais pour un prix exorbitant et celui-ci semble avoir les mêmes fonctions ! Moralité : j’ai manqué de foi, je n'ai pas su attendre la providence. Tout arrive toujours au moment souhaité...

Déchirure de l’espace-temps ; d’une nuée brumeuse émerge un paysage d’usine délabrée. Une section militaire fantôme précise le ton, manteau de feutre, sac de tissus enroulé en bandoulière, me dépasse d’un pas cadencé rapide. Visages inexpressifs, tirés, tourmentés. Quelque part déjà dévoré par la vapeur de vieux haut-parleurs délivre leurs annonces dans un grésillement puissant. Colonne spectrale marchant probablement vers le front. Bientôt ravalé par la brume des illusions qui les enfanta. Frissonnant et songeur, de ces destinées sculptées par le feu et le fer, je poursuis, vers l’est, toujours et encore.

Un type, dans une voiture luxueusement suspecte, et qui plus est parfaitement anglophone passera curieusement son temps à me présenter quelques beaux objets relatifs à sa position sociale : appareil photo, téléphones cellulaires, etc. Enchanté, je le serai d’autant plus qu’il se proposera de me conduire sur Irkoutsk, après m’avoir m’enjoint de l’attendre sur le bas côté au beau milieu d’une forêt le temps qu’il règle une « affaire ». Confiant par la force des choses, mais bientôt récompensé, il me récupère, et  qui plus est, me prend en photo qu’il m'enverra huit mois plus tard, je lui en suis reconnaissant, puisque cela sera mon seul souvenir matériel de cette partie d’aventure. Il me déposera dans la banlieue Irkoutsk, toujours pour plus de sûreté, je me planquerai dans le seul buisson du coin, à un mètre d’un trottoir passant, qui s'avérera au matin être un beau dépotoir !

Une ville comme toutes, délabrée, pur fruit de la vanité d’une idéologie sans âme, population triste, voire frustrée, ou du moins peu sereine. Tout en noir et gris, le blanc est sali, les couleurs délavées. La beauté, incorruptible, se condense donc sur les femmes et les Églises ; sans elles, rien.

Six cents kilomètres d’une traite me permettront d’arriver à Oulan-Oude  le lendemain, quinze heures. En chemin, emporté dans le sillage d’une forte cylindrée, survolant les nids de poules,  naviguent les premiers arbres à prière bouddhiste d’allures mystérieuses. Leurs voiles multicolores, nervées de longs bras de tissus délavés, en partance pour l’immobilité. Mon Asiatique d’hôte, d’une poignée de kopecks, balancé sur chaque sommet, conjure les esprits mauvais. Et paye mon passage pour l’autre monde…

De ces terres que l'on croit réels, parce que la logique, cherche à se rassurer, qu’il est bien un ciment, un pont  de terre reliant les deux mondes, de Pékin à Paris. Et s’il n’était rien de cela ?  Je fouille la terre à la recherche de ces lieux où l’œil ne voit plus, les moteurs ne s’aventurent plus. Là, à quelques mètres seulement, l’orée fascinante de ces forets dont je tente d’imaginer les limites, bordées de ravins sans fond, de pays inconnu, de frontières infranchissables, de monde mystérieux, de royaume perdu. Je ne m’étais donc pas trompé, tout cela existe bien, car je le veux, et que seule la volonté, imprime ses vérités.

Soudainement mon chauffeur par la manche, me tire de ma rêverie. À la sortie d’une courbe,  de son doigt pointé il déchire un mystère : le lac Baïkal qu’un rempart de brume protège par intermittence. Peu être de fatigue, de toutes ces nuits à marcher et de ces journées de disette, de cette route qui n’en finit plus de s’étirer, à tel point qu’il me faut sans cesse décaler ma montre déréglant mes repères biologiques. De la richesse et l’intensité de ces contacts. De cette vie de vagabond, de cette enivrante liberté, de tout cela je m’émeus profondément. Et puis, cette mystérieuse étendue sauvage, insondable, chargée de mystère, l’un des bouts du monde. Le passage vers, un autre chose. Pour la première fois, depuis mon départ je me sentais loin… très loin… Et c’était bon.

Peut-être, touché de l’émotion me submergeant, délicatement il s'arrête sur un aplomb se jetant sur le l’immensité de la surface miroitante. A contempler le ciel s’y déverser depuis les montagnes je délaissai un instant mon compagnon déjà attablé dans une petite gargote. Rappelé par ce fichu ventre sans fond je le rejoins bien décidé de fêter l'événement. Cela sera mon deuxième vrai repas depuis mon départ ! Sans trop y réfléchir, par réflexe je finis les restes de son assiette, il m’offrira malgré ma gêne mon deuxième puis troisième plat ! 

Enfant, je m'étais souvent posé la question de savoir si géographiquement il y avait une distinction nette entre le faciès européen et asiatique. Au moins ce jour-là m'apportera-t-il la réponse. Passé le lac Baïkal, aussi sec, l’on entre en Asie, j’en étais sidéré ! Les yeux bridés sont largement majoritaires. L’effet est surprenant, la distinction est carrément nette ! L’accueil aussi…

Oulan-oude : la ville bien que gardant des séquelles du communisme par son architecture reste cependant d’une propreté surprenante. Contrairement leurs frères de l’ouest, les travailleurs sont dynamiques et surtout efficaces. Je me verrais même énergiquement expulsé d’une pelouse, j’hallucine : suis-je encore en Russie ? Ce matin encore, dans les rues d Irkoutsk, j’observais une équipe d’une dizaine de femmes ramassant les feuilles à la main. Le contraste est saisissant sur une distance aussi courte ! Je n'en finis plus de savourer les différences entre la culture asiatique et slave. Constatation inévitable ; les choses sont mieux organisées, les travailleurs plus responsables…

Inéluctablement, « mes yeux ronds » me trahissent, repérable, ma cape d’invisibilité en prend un coup. J’ai un succès fou, un peu partout dans la ville, peu touristique particulièrement en cette saison. Je me vois à plusieurs reprises entouré de jeunes filles aux teints mongols, tout heureuses de saluer un gars de l’ouest. Même si, finalement, je finirais vite par regretter cet anonymat de vagabond, j’en serai charmé les premiers temps ! Les magasins sont très bien entretenus et bien pourvu, j’y remplis mon sac de nourriture diverse. Mes premières et dernières vraies courses en Russie.

Puisque je constate, non sans fierté, mon avance au rendez-vous fixé avec Patrick en Mongolie à quelques pas d’ici. Vladivostok devient possible, s’en est que trop tentant, impossible d’y résister, je me décide de pousser la chansonnette encore un plus à l’Est. Cependant, il me faudra continuer sans carte, car la photocopie de mon atlas se termine ici. Après tout, cela n’en sera que plus sympathique ! L’on m’a signalé une petite route qui contournait la chine pour arriver à Vladivostok.

Selon mes calculs, cela me semble jouable, et qui plus est, un bon défi.