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Poésie

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Une journée à Macao  

par Mateo Ricci

macaoIl n'est pas facile, voire même quasiment impossible, de réussir à se dépayser radicalement en une seule journée et à moindre frais. Entre Tokyo et Osaka il n'y a plus vraiment de différences notables, entre Washington et New York City non plus, entre Milan et Turin encore moins. Ce matin du 4 octobre, lorsque je prenais le métro de Canton pour me rendre à la gare de bus longues distances pour Macao, je ne pouvais donc pas prévoir que j'allais vivre une expérience touristique des plus rares dans ce qui fut pour Orson Wells la « ville la plus pervertie au monde ».

A huit heures du matin, la mégapole de Canton était déjà en ébullition par cette jolie journée, pourtant fériée, des vacances de la fête nationale. 30 degrés au thermomètre, une bonne paire de chaussure de marche, un sac à dos contenant quelques biscuits et une bouteille d'eau fraîche, je me rendais au "Grand Hôtel de Chine" pour acheter un billet de bus. L’hôtel étant international et le personnel bilingue, ma première mission de la journée consista en l'achat d'un billet de bus aller/retour pour Macao. Mission qui s’avéra des plus aisées… Mon ticket à 10 euros dans la poche, je pouvais alors m’insérer dans la queue pour prendre le prochain bus. Habitué des transports locaux, et compte tenu du faible prix du billet, je n'espérais pas un grand confort pour le voyage, alors quelle ne fut pas ma surprise lorsque je vis l'intérieur ! De grands sièges en cuir marron, avec beaucoup d'espace entre chaque place et des dossiers inclinables à 90 degrés. Les deux heures et demie de trajet annoncées par le chauffeur dans son micro allaient être des plus agréables.

Comme beaucoup d'autoroutes de l’empire du Milieu, celle entre Canton et la première colonie européenne établie sur la côte chinoise est d'assez mauvaise qualité. Le delta de la rivière des Perles, la zone entre les deux villes, est aussi l'estuaire de milliers de petites rivières. De ce fait, le bus passa sur de nombreux ponts, rendant le trajet semblable à un long tour de montagnes russes. Avantage non négligeable qui me permit de surplomber le delta et d'accéder à une meilleure perspective. Entre zones maraîchères, zones industrielles et zones résidentielles, le voyage jusqu'à la ville frontière avec l'ancienne colonie portugaise qu'est Zhuhai[1] m’offrit un riche aperçu de la campagne du sud de la Chine. De Zhuhai par contre, je n’ai rien vu. Le bus nous amena directement à la frontière sans passer par le centre ville, s'engouffrant dans une espèce de parking géant et très pollué, empli de voitures arrêtés et de bus en transit.

A peine le bus s'était-il arrêté que les passagers se précipitèrent vers la sortie, dans une cohue qui annonçait celle à venir à la frontière. Du coté chinois, le passage  ne différa pas d'une douane aéroportuaire normale, mais du côté de Macao[2], tout en bilingue portugais, la douane avait déjà des airs "d'ailleurs".  Le chinois mandarin des douaniers n'était pas bon et leur attitude semblait moins stricte et formelle que celle de fonctionnaires chinois du continent. Une fois les deux zones de transit passées et les deux précieux tampons imprimés sur mon passeport, ne restait plus que les contrôles sanitaires tout à fait sommaire mais toujours encombrés d’une foule pressée et bruyante. Ces formalités accomplies, je débarquais enfin à Macao.

Ma première impression de la nouvelle Région administrative spéciale de la République populaire de Chine fut que cette presqu'île ressemblait comme deux gouttes d'eau à Hong Kong, c'est à dire un entassement de cages à poules grises pleines de fenêtres et de climatiseurs. Les immeubles d'habitations de plus de 20 étages dataient semble-t-il de la même période que la plupart de ceux de l'ancienne colonie britannique. L'étroitesse des rues m'a ensuite surpris. Entre les immeubles, ces axes nécessaires semblaient s'imposer de force, péniblement, comme si ils gênaient l'expansion de la ville. La largeur des rues paraissait bien ridicule comparée à la hauteur des immeubles adjacents, provoquant des effets d'optique surprenant. C'est d'ailleurs à pied que j'avais décidé de me déplacer, de peur de me retrouver, comme à Hong Kong, pris dans d’effroyables embouteillages et perdant un temps précieux pour apprivoiser la ville. Ainsi de rues en ruelles et de ruelles en passages couverts je déambulais dans l'ancienne colonie portugaise concédée par la Chine pour bonne conduite lors de la guerre de l’opium. De la présence portugaise il ne reste déjà plus grand chose. Seuls les noms des rues et certains panneaux, quelques maisons typiques coloniales et le dollar de Macao persistent à rappeler cet héritage.

L'objectif de mon voyage était d’aller contempler les Ruines de la Cathédrale de Saint-Paul construite de 1582 à 1602 par les jésuites. La ville se traversant en deux heures, j'ai réussi, même sans carte, à retrouver sans trop de problème, sur une petite butte surplombant la ville, ce vestige historique, sans doute le plus beau monument chrétien d’Extrême-Orient. Entourée de maison de deux étages, proche du parc et surplombant Macao, la sublime façade de la basilique à elle seule me fit oublier les épreuves de la matinée. Pour retourner sur Canton à une heure raisonnable, ma visite de Macao fut malheureusement assez courte et désordonnée. Je n'ai ainsi ni pu voir les fameux casinos qui donnèrent à la ville le nom d’ "empire du jeu[3]", ni déguster les fruits de mer qui sont la spécialité locale. Mais, à la place, j'ai pu déambuler encore quelques heures, au grès des hasards et de mes envies, pour tenter de comprendre le quotidien de cet étrange lieu. A quelques minutes à pied de la frontière nord avec la Chine, mon attention fut une dernière fois attirée par une foule rentrant dans ce que je pensais être une cours d'immeuble. De cours d'immeuble l'endroit n'avait que l'apparence, en réalité il s’agissait de l'entrée d'un petit temple bouddhiste que l'urbanisme démentiel avait cloisonné entre 4 immeubles. Macao, ville latine sur le rivage chinois, reste pleine de surprises. Il faut y prendre le temps de visiter, voir de se perdre. Au détour d'une rue ou d'un parc, mille découvertes se tiennent en embuscade. Cette courte excursion m'aura permis de me dépayser complètement de mon quotidien chinois. L’attrait d’une prochaine visite, plus approfondie, agite déjà mon cœur.


[1] Zhuhai est une station balnéaire, devenue zone économique spéciale afin d'être a Macao ce que Shenzhen est à Hong Kong, c'est à dire une zone tampon entre capitalisme à l'occidentale et capitalisme à la chinoise.
[2] Macao rétrocédée en 1997 n'a, pour 50 ans, pas supprimée son poste de douane, il y en a donc un chinois et un macaoien.
[3] Lire à ce sujet le roman de Maurice Dekobra, Macao, enfer du jeu (1938) réédité en 2007 chez Zulma. Une plongée exotique et rocambolesque en pleine guerre sino-japonaise, immortalisée au cinéma par Erich von Stroheim dans le rôle de Werner von Krall. Pour les cinéphiles, Le Paradis des mauvais garçons (en anglais Macao) avec notamment Robert Mitchum et Jane Russel est sans doute le film le plus connu se déroulant à Macao.