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Poésie

Henri Béraud PDF Imprimer Envoyer

Entretien posthume

avec Henri Béraud

 

par Jérôme Goy 

braudHenri Béraud est un homme las. Lui le héraut du landernau journalistique de l’entre-deux guerres civiles européennes, le flâneur salarié pérégrinant de Dublin à Moscou, le voilà réfugié, en disgrâce sur son île de Ré. C’est dans sa vieille bicoque qu’il nous reçoit. Sa femme, son dernier refuge, nous apporte le café. Il était temps, l’homme a gardé une bonne fourchette et si cela continue, nous allons souffrir le martyre de l’obèse ! Les gestes de M. Henri Béraud sont lents et dignes. Il marche lourdement appuyé sur sa canne, la tête haute ; et toute son âme s’exprime dans ses yeux pleins de jeunesse et de curiosité. Il sent sa province ; et voilà ce qui le rend si plaisant et si rare, en ce temps de téléphonie sans fil où la Muse du Département croit tenir salon au voisinage du Champs de Mars, parce qu’à son thé l’on entend les voix de la Tour Eiffel.

Jérôme Goy – Vous, l’homme d’un terroir, vous voyageâtes à travers l’Europe et fûtes un homme pressé mais contrarié par cet exercice à l’instar d’un Giono chantre d’une Provence inventée et amoureux des paysages irlandais et de la pluie :

Henri Béraud – « Ne voyagez pas, conservez intacts, emportez dans votre tombe les tableaux ensoleillés, tout pleins de coupoles, de ponts, de palais, de navires, de canaux, de cortèges et de fumées, qui s’éclairent devant vos paupières closes, quand vous prononcez le nom d’une cité lointaine et pleine de prestige… » J’en puis parler, moi, le ballon captif de l’amour baladeur, qui ai jeté l’ancre dans toutes les capitales ! Restez chez vous, laissez mentir qui vient de loin, et tenez sincère l’avis que vous donne le plus expérimenté des touristes. »

Jérôme Goy  – Finalement l’aventure se trouve au coin de la rue, à quelques pas de chez soi, quelques encablures :

Henri Béraud – « Ce qui est bon, le matin, dans une petite ville française, ce n’est pas, comme le prétendent les imbéciles et les guides cartonnés, d’aller visiter « les environs pittoresques… le château admirablement situé et l’église remarquable bâtie dans la seconde moitié du XIIIè, avec une façade du XVIIè ». Le plaisir, c’est de respirer à l’aube l’air d’une ville qui a bien dormi, et de se promener sans but, entre deux murailles, dans les rues où il n’y a jamais personne, tant les passants y sont furtifs et les portes bien fermées. C’est aussi, je pense, d’aller dans le jardin public, où déjà courent quelques enfants, de s’appuyer aux claires-voies et, de là, regarder les servantes debout sur l’appui des fenêtres et frottant les carreaux. »

Jérôme Goy –  A l’heure des régimes aussi abracadabrantesques les uns que les autres, vous semblez aujourd’hui un extra-terrestre, sale temps pour les gros finalement !

Henri Béraud – Rond, vous entendez, j’étais rond en voyant le jour et, depuis lors, on n’a cessé de me comparer à des objets renflés, à un pot à tabac, à un traversin, à Balzac. Et toujours aux mêmes, depuis trente-sept ans ! Il faut peser cent kilos, monsieur, pour savoir à quel point les hommes sont à cours de comparaisons. Ah ! Si les gens savaient ! A quoi bon toujours répéter une vérité désagréable ? Je suis gros, c’est entendu, c’est un fait, vous me l’avez tous assez dit. D’ailleurs, je ne m’en cache pas. »

Jérôme Goy – C’est même pourquoi vous pleurez le temps d’une époque où tout le monde était gras, sauf les poètes et les pendus :

Henri Béraud – « N’était-ce pas beau, ca ? Pour moi je ne puis regarder un portrait du Roi-Soleil ni contempler son beau ventre bourbonien, sans que les larmes m’en viennent aux yeux. On ne m’ôtera jamais de l’idée, que c’est le regret de cette mode-là qui décida la vocation royaliste de M. Léon Daudet… »

Jérôme Goy – Quoiqu’il en soit, c’est toujours de bonne chère que vous vous sustentez et l’exotisme culinaire a ses limites :

Henri Béraud – « Quand vous avez avalé, par mégarde, un hachis au suif de kébab, c’est un goût que vous n’oubliez jamais. Rien que d’y penser, monsieur, il faut que je m’essuie la langue… »

Jérôme Goy – Vous qui étiez aux rendez-vous de l’Histoire européenne, qui avez pris part de toute part ( !) aux querelles de votre époque, que pensez-vous que l’on retiendra de vous ?

Henri Béraud – « Si j’étais historien… Je sens que vous allez bailler. Allons l’historien se retire, et voici l’avocat : dites à vos amies qu’il ne faut pas croire les chats de gouttières quand ils s’en prennent trop méchamment aux gros matous. Vous m’entendez ? Un jour ou l’autre on reviendra au goût des solides gaillards. Je crains, malheureusement, qu’en ce qui me touche, il ne soit trop tard[1]… »

Jérôme Goy – Vous avez tout perdu fors l’honneur :

Henri Béraud – « Mon père le boulanger Joseph Béraud, qui n’a pas élevé son rejeton dans l’ouate, lui enseigna deux choses : l’amour du travail et qu’un homme ne baisse les yeux devant personne au monde. Regarder toutes choses et toutes gens bien en face, telle était la règle de ce rude plébéien (…) »

Jérôme Goy – Cela a un prix, et vous l’avez payé cher. D’ailleurs, dès votre voyage à Moscou au lendemain de la révolution d’octobre, vous vous faites des ennemis :

Henri Béraud – « Croit-on que les injures ou même les violences puissent modifier l’opinion d’un homme qui écrit selon son cœur ? Je ne me soucie pas plus des huées communistes que des louanges réactionnaires. Si j’avais trouvé, à Moscou, un état de choses meilleur que le nôtre, je l’eusse écrit avec la même tranquillité, au milieu d’un cœur tout à fait semblable ; les parties eussent été distribuées en sens inverse, voila tout. »

Jérôme Goy – D’ailleurs, somme toute, dès le départ, vous ne voyez pas de différence entre communisme et fascisme, ou si peu :

Henri Béraud – « Rien, extérieurement, ne ressemble plus à la vie moscovite que la vie romaine : cortèges, emblèmes, crainte, silence. C'est-à-dire que la réaction et la révolution n’ont, après elles, laissé aux hommes déconcertés qu’un être sombre et masqué, le Dictateur inconnu, qui ne saurait subsister sans l’adhésion de certains groupes – nécessairement avantagés au détriment des autres. A parler brutalement, il s’agit de deux fascismes. Mais celui de Moscou est un fascisme israélite. C’est pourquoi, sans doute, il eut pour premier soin de planter son drapeau sur les banques. »

Jérôme Goy – Vous décrivez un état policier, un Guépéou tout puissant, une opposition muselée par la crainte du cachot et de la déportation, pourtant malgré ses prodigieux efforts, vous semblez voir un espoir, une lueur qu’ils ne peuvent éteindre :

Henri Béraud – « La vie à Moscou persiste, dans un tourbillon silencieux, que rien ne peut accélérer ni ralentir. L’étranger, apprend à se taire. Mais le Moscovite est dès longtemps habitué aux airs secrets. S’il se confie, c’est à l’icône dure, froide et muette qui accueille toutes les confidences, - c’est à l’image consolatrice, dont la garde rouge, aux plus fauves journées révolutionnaires, n’a pas osé souffler les veilleuses[2]. »

Jérôme GoyAprès votre séjour dans le Berlin de la République de Weimar, vous citez Goethe : « Il n’est pas étranger, celui qui sait comprendre ». Or tout le problème justement réside dans la compréhension de l’autre :

Henri Béraud – « Il est vrai qu’un journaliste parisien, voyageant à l’étranger, n’est que trop enclin à railler les usages dont l’exotisme le contrarie. Nous sommes ainsi faits. Mais le même penchant entraîne de plus graves conséquences, lorsqu’il nous conduit à juger les actes de la politique étrangère ou ennemie selon la morale et les habitudes françaises. »

Jérôme Goy – Alors lorsqu’il s’agit de l’Allemagne, c’est en terrain miné que l’on s’engage :

Henri Béraud – « Aujourd’hui encore, tandis que l’enchevêtrement des intérêts, l’association des efforts, le souvenir des souffrances, aussi bien que les échanges intellectuels, - ou même l’estime réciproque des anciens combattants, - pourraient justifier de grands espoirs, aujourd’hui, les deux peuples pensent, avec une opiniâtre amertume, à ces poteaux bariolés que le sort déplaça tant de fois aux limites de leurs biens… Hélas ! »

(Après un court silence, ces mots définitifs) « Un écrivain n’a pas le droit de se taire. Quand le devoir ordonne de parler, le silence est une lâcheté, et le mensonge une trahison. »

Jérôme Goy – Ce voyage est également fait de rencontres surprenantes, ainsi des Wandervögel, ces oiseaux migrateurs qui associent retour à la nature et sagesse contre les pesanteurs et mensonges d’une société individualiste et mercantile :

Henri Béraud – « C’est paraît-il, une vieille coutume d’Allemagne… On s’est donné rendez-vous dans quelque taverne, et là, on a bu à l’amitié en entrecroisant les avant-bras, ce qui fait qu’on peut se tutoyer. Les garçons, en culotte tyrolienne, ont les genoux nus ; ils emportent des plans, des tentes, des guitares, le Kommerzbuch, des podomètres. Les filles ont revêtu la Dirnkleid. Certains couples, pédalant et se tenant par la main, font du cyclisme sentimental. On va de la sorte camper à la belle étoile en chantant la Meunière, de Schubert. »

Jérôme Goy – Et pourtant a contrario, vous décrivez un peuple « fabriqué en séries », né au pas cadencé, standardisé, toujours semblable à lui-même, qu’il soit à la plage, au théâtre ou au travail :

Henri Béraud – « Ce que nous retrouvons, dans tout et partout, n’est-ce point l’Allemagne dangereusement docile ? Ah ! Que faut-il attendre de ces soixante millions d’âmes vacantes, dans lesquelles on peut verser indifféremment le bien ou le mal, le vrai ou le faux, l’amour de la paix ou la folie de la guerre ? »

Jérôme Goy – D’où votre inquiétude à l’époque, qui allait vous donner raison, une nouvelle fois :

Henri Béraud – « Les peuples même, hélas, y apportent une sorte d’adhésion, quand ils admirent les inventions les plus atroces, quand ils encouragent, par une curiosité tout ensemble futile et macabre, les recherches les plus effrayantes[3]… »

Jérôme Goy – Et comment mieux sentir ces changements qu’au sommet des Etats d’une Europe fiévreuse :

Henri Béraud – « Mon itinéraire était Baldwin, Chamberlain, Mussolini, Streseman, Primo de Rivera, Seipel, Benès, Masaryk, Pilsudsky, Mustapha Kemal, c'est-à-dire Londres, Rome, Madrid, Vienne, Berlin, Prague, Karlsbad, Varsovie, Belgrade, Constantinople – et retour. »

Jérôme Goy – Un bout de continent si proche et si complexe :

Henri Béraud – « L’Europe est un petit cap du continent asiatique. » On pourrait également comparer l’Europe à une reine de termitière, telle que l’a montré M. Maurice Maeterlinck : tête et cerveau attachés à un gigantesque abdomen… C’est encore, au vu de la carte, un multicolore animal, une bête à bosses nordiques, dont la tête Espagne boit l’eau de deux mers, tandis que la jambe Italie cherche un fuyant point d’appui sur le sol Africain… »

Jérôme Goy : Des peuples à découvrir, des capitales à visiter :

Henri Béraud : « le tourisme, par ses excès, travaille à sa propre destruction, car il est dans la nature des choses que, plus les hommes se frottent entre eux, plus ils se ressemblent. Le siècle de la bougeotte sera celui de la banalité. »

Jérôme Goy – Reste la flânerie amusée d’un reporter solitaire :

Henri Béraud – « Est-il état au monde plus heureux ? Aller à l’aventure, à la découverte, par les rues des villes pleines d’énigmes, errer de l’aube au soir dans la rumeur des langues inconnues, avec au cœur l’apaisante certitude que nul importun, nul complice de l’éternel quotidien, ne viendra dissiper votre rêverie. Il faut un grand effort, et presque de l’imagination, pour retrouver, sous les aspects de féérie qu’un plaisir sans cesse renouvelé prête au décor, la véritable existence des peuples, le travail, le souci. On a peine à croire que, là comme ailleurs, tout vient de la veille pour aller au lendemain. »

Jérôme Goy – En tout cas, vous restez d’une lucidité implacable et déroutante finalement :

Henri Béraud – « Que sera la désolation de la vie, lorsqu’enfin, grâce à la multiplication et à la rapidité des échanges le globe sera définitivement uniformisé, unicoloré, technisé, standardisé, ceinturé de monolastic et mis à l’heure, tranche par tranche, de minute en minute, par broadcasting ? Quand hommes et villes se ressembleront au sein des motocultures infinies, quand on sera sûr, bien sûr, qu’à quitter son village et la fumée de sa maison, le voyageur ne trouverait jusqu’au bout du monde que ses voisins, ses semblables, ses frères dans l’unité, il n’y aura plus qu’à se laisser mourir d’ennui[4]… »

Jérôme Goy – Vous pensez qu’une certaine civilisation est en train de s’éteindre ?

Henri Béraud – « Lorsque, évoquant, comme ce soir, les jours anciens, je crois entendre la voix sans timbre du vieillard, qui, sous Félix Faure, ressassait les propos de table de quelques revenants de l’ancien régime, je ne sais plus au juste qui, dans cette humble féérie populaire, fut acteur ou témoin. Où commence la vie d’un homme, où finit-elle ? Est-ce autre chose que le maillon d’une chaîne tendue entre les âges ? Pour avoir écouté ce vieux rêveur, j’ai de mes oreilles entendu les propos recueillis sur les lèvres de gens qui, de leurs yeux, virent la Pompadour suivre en carrosse, à Passy, la chasse du roi Louis XV. Et c’est peut-être à cause de cela que ma jeunesse et celle de mes compagnons me semble si loin des temps que nous vivons, que nous allons vivre. »

Jérôme Goy – Est-ce un point de non-retour ? N’y a-t-il pas de place pour les jeunes générations ?

Henri Béraud – « Il y a dans la jeunesse un instinct plus fort que la douleur. Un cœur jeune souffre plus durement que les cœurs usés. Il repousse l’idée même de la résignation. Ce qui le frappe est moins l’irrévocable qu’un étonnement mêlé de révolte. Un être jeune croit que tout ce qui l’entoure durera autant que lui, c'est-à-dire toujours. N’est-ce pas ce qui donne à la jeunesse sa force et ses raisons de lutter ? Aux vieux le souci de leur mémoire et l’amertume de leurs testaments. Un garçon au cœur noble ne tient pas à sa vie. Il voudrait prolonger celle de son père. Un souffle passe, qui le fait orphelin. Il saigne, il s’abat, il se redresse, il montre le poing au ciel. Va-t-il vivre encore ? Oui. La vie revient qui l’entraîne vers son destin. L’avenir est en lui comme une soif, comme le besoin de respirer. Il croit encore, il espère malgré lui. Il oublie déjà l’avertissement terrible, et il repart sur la route en lacets, sans y chercher des yeux le tournant où plus tard il s’arrêtera pour mesurer le chemin parcouru. »

Jérôme Goy – La vie n’aura pas toujours été magnanime avec vous, on peut même dire qu’elle vous aura joué de vilains tours, surtout ces dernières années. A l’heure des bilans, pensez-vous à la mort ?

Henri Béraud – « Qu’est-ce en vérité que la mort ? Rien. L’absence ? Non, rien. Nos morts, nos vrais morts, nos seuls morts nous sont présents, d’une présence plus que charnelle. A toute heure grave, ne les trouvons-nous pas devant nous, au dessus de nous, ombres tendres et penchées, veillant encore sur nos chemins ? Le temps, mon temps, mon âge, que parlé-je de ces fantômes ? Il n’y a point d’âge. Est-ce qu’à cette heure je ne suis pas l’aîné de mon père, qui mourut à l’âge que je viens d’avoir ?

Que fait-il maintenant ? Que font-ils les chers témoins, s’ils ne m’attendent, heureux et consolés, au pied de l’église, dans le vieux cimetière où nos anciens dorment sous les herbes folles ?[5] »

Jérôme Goy – Et votre carrière ? Vous sentez-vous davantage journaliste, romancier ?

Henri Béraud – « M. Jacques Bainville écrivait un jour : « je ne sais pas ce que c’est qu’un romancier, un journaliste, un auteur dramatique. Il y a des écrivains. » Fières paroles. Hélas ! à ces mots si honnêtes, ceux qui ne veulent pas entendre resteront sourds. Une fois pour toutes, il est bien entendu que les journalistes ne sont pas de « vrais écrivains ». Le plus chétif godelureau des salons littéraires sait à quoi s’en tenir. Il sait qu’il l’emportera dans l’estime des gens du bel air sur n’importe quel journaliste, si ce journaliste n’a pas pris la peine de publier quelque roman, tâchant ainsi de montrer que le talent n’est pas affaire de format, et que qui sait écrire en in-folio peut écrire en in-douze. »

Jérôme Goy – Finalement, pour vous, un bon romancier est avant tout un bon reporter :

Henri Béraud – « Qui sait ? Cela pourrait changer plus vite qu’on ne croit. Qui nous dit que la transposition romanesque n’est pas au bout de ses ressources ? Rien, après tout, ne nous empêche de croire que le reportage sera la littérature de demain, que nos fils considéreront le roman, et particulièrement le roman de la vie contemporaine, comme un mode d’expression lent et suranné, une espèce de coche, de diligence de l’esprit. Qui nous dit que des hommes, accoutumés par le cinéma à la vision directe de l’univers, par la TSF, à la perception des échos les plus lointains de la réalité, ne préféreront pas à toute autre littérature la chose vue, le récit véridique, tout chaud, prolongeant dans les phrases les palpitations mêmes de la vie, et laissant aux mots ce mouvement mystérieux et inimitable, acquis dans la hâte heureuse de l’écrivain en proie au spectacle ?[6] »

Jérôme Goy – On sent chez vous une réelle acuité du regard, presque sensorielle, qui semble vous entraîner irrésistiblement, jusqu’à vous compromettre et qui sonnera votre perte. A quel moment avez-vous basculé du côté obscur de la force ?

Henri Béraud – « On était à la veille du 6 février. Aux miasmes d’un régime en pleine crevaison, le cadavre de Stavisky mêlait ses puanteurs. Tout annonçait la guerre et le désastre. A qui voulait ouvrir les yeux, il était clair jusqu’à l’éblouissement que le pays légal allait entraîner le pays réel aux catastrophes. On désarmait, on démoralisait notre peuple avant de l’envoyer à la boucherie. On ne cessait d’emboucher le clairon de Déroulède que pour entonner l’Internationale. Déjà la République des camarades, devenue la République des complices, glissait à la République des criminels ; déjà le Fusilleur faisait ses premières armes ; déjà le Front populaire en gestation allait accoucher du Grand Saboteur ; déjà le pays s’abandonnait ; déjà, vers l’horizon, se couvrait un ciel d’où tombent aujourd’hui la ruine et le deuil[7]. »

Jérôme Goy – Pour vous, et malheureusement bien d’autres, ce sera Fresnes et un procès expéditif et sans espoir :

 

Henri Béraud – « N’ai-je pas, à l’audience, quatre heures durant, lutté pied à pied contre les impostures de l’accusation ? Aveugle que j’étais ! Aveugle et stupide ! Je nourrissais encore l’étrange illusion que les choses eussent pu tourner autrement. J’avais encore la naïveté de croire que mon innocence ou ma culpabilité pouvaient avoir une importance quelconque. Comme si tout n’était pas arrangé, cuit d’avance, comme si, le verdict en poche, ils n’avaient pas, six heures durant, attendu avec impatience l’heure de l’apéro ! Et nous qui espérions les convaincre ! »

Jérôme Goy – Thémis devenue folle, vous étiez rendu au bout du chemin :

Henri Béraud – « Ce qui est terrible n’est pas, comme on l’a fait croire, le dernier jour d’un condamné, c’est sa première nuit. Entre accusé et condamné, il y a un infranchissable abîme. Non seulement le condamné n’est plus lui-même, mais n’a plus, avec ses semblables, aucune attache. A-t-il encore des semblables ? Oui, les suppliciés d’hier aux paletots hachés par les balles, ses frères, les fusillés. »

(Béraud s’est arrêté un instant, il pose sa pipe, son regard comme son esprit semble ailleurs, mais déjà il se reprend)

« L’écrivain libre et fort, hier admiré, craint ou haï, n’est plus maintenant que le rebus de sa profession – le réprouvé des réprouvés »

Jérôme Goy – Ainsi de Robert Brasillach qui sera impitoyablement fauché par les balles de la Gueuse assoiffée de vengeance :

Henri Béraud – « Lorsque, au matin du 6 février 1945, la voix haute et claire de Robert Brasillach, s’en allant à la mort, me cria dans le hall de Fresnes ses suprêmes adieux, je ne sus que faire un signe de croix en me jetant sur mon lit, pour y fondre en larmes. Dans ces moments-là, votre enfance vous remonte au cœur[8]. »

Jérôme Goy – C’est aussi dans ses moments-là que l’on compte ses vrais amis et les autres :

Henri Béraud – « Mon Dieu, les autres… Ils ont tant changé que, s’ils me reviennent un jour, je ne reconnaîtrai ni leurs figures, ni leurs voix. Dans l’épreuve, quand vers eux je tendais les mains, ils se sont détournés. Maintenant, je l’ai dit, ils sont pour moi plus mort que les morts. Je les avais bien aimés[9]. »

Jérôme Goy – Peut-être pourrions-nous conclure cette conversation par un aphorisme qui résumerait ce qui a fait marcher à travers l’Europe le flâneur salarié que vous fûtes si brillamment :

Henri Béraud – « Si l’homme qui cherche une explication aux énigmes de son temps, marche par les chemins avec une circonspection si aiguë, c’est – n’est-il pas vrai ? – parce qu’il jette malgré lui un regard par-dessus son épaule[10]. »



[1] Henri Béraud, Le martyre de l’obèse, Albin Michel, 1922.

[2] Henri Béraud, Ce que j’ai vu à Moscou, Les éditions de France, 1925.

[3] Henri Béraud, Ce que j’ai vu à Berlin, Les éditions de France, 1926.

[4] Henri Béraud, Rendez-vous européens, Les éditions de France, 1928.

[5] Henri Béraud, Qu’a-tu fais de ta jeunesse ? Les éditions de France, 1941.

[6] Henri Béraud, le flâneur salarié, Editions de France, 1927.

[7] Henri Béraud, Les raisons d’un silence, Inter-France, 1944.

[8] Henri Béraud, Quinze jours avec la mort, Plon, 1951.

[9] Henri Béraud, Les derniers beaux jours, Plon, 1953.

[10] Georges Ferré, Chroniques des temps d’après-guerre, préface de Henri Béraud, éd. Tallandier, 1929.